L’ambition de Galadriel

[English version here]

Il y a peu, quelqu’un sur Tumblr m’a envoyé cette remarque (que je traduis pour vous) : « tu sais, c’est intéressant de constater que Galadriel fantasme sur ce qu’elle ferait avec L’Anneau si elle avait l’opportunité de le posséder. Quand Frodo le lui offre, elle le toise, comme une Reine Sombre qui régnerait non seulement sur un royaume mais surtout sur toute la Terre du Milieu. Telles étaient ses intentions. »

Je me suis donc dit que ce serait pas mal d’inaugurer ce blog en repostant ici la réponse que j’ai alors écrite.

En effet, et c’est un élément extrêmement important. N’oublie pas que son matronyme, Nerwen, signifie « jeune fille-homme », précisément parce qu’elle faisait preuve d’une attitude que l’on associe traditionnellement aux hommes. Citons notamment sa fierté et son ambition, qui ne sont pas des moindres :

« Elle était fière et forte et volontaire, comme l’étaient tous les descendants de Finwë, sauf Finarfin. » (Contes et légendes Inachevés, Deuxième Âge, Ch. 4, traduction de Tina Jolas).

Cette phrase, que l’on retrouve aussi dans « Le Shibboleth de Fëanor », s’accompagne de plusieurs mentions de l’orgueil (pride en anglais) de Galadriel.

Par ailleurs, dans Le Silmarillion, (ainsi que dans d’autres textes), son ambition de devenir reine revient très souvent, ainsi que son désire de pouvoir et de domination. Lors de la rébellion des Noldor, on nous dit qu’elle « brûlait de parcourir une terre sans frontière et d’être maîtresse de son propre domaine » (Le Silmarillion ch. 9, traduction de Pierre Alien) – précisons qu’en anglais, les termes sont plus forts que dans la traduction de M. Alien, puisque dans la VO il s’agit de « rule there a realm at her own will », soit gouverner un royaume à sa guise, ce qui revient dans Les Contes et légendes… où l’on nous apprend qu’elle « rêvait de terres lointaines et d’un pays qui serait sien et qu’elle pourrait gouverner à sa guise ».

Il faut garder en tête que si elle est restée en Terre du Milieu à la fin du Premier Âge, c’est parce que ( en fonction des versions) :

  • Les Valar ne l’ont pas laissée revenir

« Les Exilés furent autorisés à rentrer – à l’exception de quelques meneurs de la rébellion, parmi lesquels Galadriel demeurait seule, à l’époque du Seigneur.» (Lettre 297. Trad. Delphine Martin et Vincent Ferré)

  • Elle a d’autres ambitions, et refusa

Elle n’était pas la seule dans ce cas. Dans sa lettre à Milton Waldman, Tolkien parle des Eldar restés en Terre du Milieu en ces termes :

« Mais ils voulaient une chose et son contraire. Ils voulaient la paix, la béatitude et la mémoire parfaite de l’ »Ouest », et pourtant ils souhaitaient rester sur la terre ordinaire où leur prestige comme être les plus éminents, supérieurs aux Elfes sauvages, aux Nains, et aux Hommes, était plus grand qu’au plus bas de la hiérarchie de Valinor. » (lettre 131, ici la traduction de Michael Devaux dans Tolkien, Les Racines du légendaire, Cahier d’études tolkieniennes)

Tolkien a pas mal écrit sur le moment où les ambtions de Galadriel atteignent leur apogée dans le chapitre « Le Miroir de Galadriel » dans le SDA. Dans une autre lettre (246), il explique que :

« On comprends que Galadriel se sentait capable d’utiliser l’Anneau et de supplanter le Seigneur Ténébreux (…) Elrond ou Galadriel aurait en tout cas agi suivant la politique alors adoptée par Sauron : ils auraient bâti un empire avec des grand généraux totalement soumis, des armées et des machines de guerre, jusqu’au moment de pouvoir défier Sauron et le détruire par la force. »

Même si l’un des principaux subterfuges de l’anneau consistait à « enivrer les esprits avec l’illusion d’un pouvoir suprême » (lettre 246), il faut toutefois garder en tête que Galadriel, bien avant cela, «avait refus[é] le pardon que les Valar consentaient à tous ceux qui avaient combattu, et demeura en la Terre du Milieu. Et il devait s’écouler encore tout un âge, puis un autre, jusqu’à ce que tout ce qu’elle avait désiré en sa jeunesse se trouvât à portée de sa main : et l’anneau du pouvoir et l’empire de la Terre du Milieu dont elle avait rêvé, mais qu’à présent elle refusait car elle avait mûri en sagesse ; et victorieuse de la dernière épreuve, elle quitta la Terre du Milieu à jamais. » (Contes et Légendes… )

Galadriel est l’une des rares Elfes ayant un arc narratif de rédemption complet, (avec Finrod notamment, et jusqu’à un certain point Celebrimbor), c’est ce que Tolkien dit en substance quand il parle de « son rejet de la tentation ». Ça nous amène à la question de la rédemption, qui est fondamentale pour les Noldor (et pas seulement pour eux).

« L’interdiction qui la frappait personnellement serait levée, en récompense de ses services dans la lutte contre Sauron, mais plus que tout, parce qu’elle avait résisté à la tentation de prendre l’Anneau lorsqu’il lui fut offert ». (Contes et légendes…)(traduction modifiée)

Dans Le Dictionnaire Tolkien (dir. Vincent Ferré), pour l’entrée ‘rédemption’, Annie Bricks écrit :

« Le retournement intérieur qui conduit cette Elfe pénitente à « rebrousser chemin » procède de sa compréhension du fonctionnement d’Arda qui lui permet d’adhérer désormais aux lois d’Ilúvatar de son plein gré, et non plus par simple obéissance. Le désir qu’elle éprouvait dans sa jeunesse de contribuer à la grandeur et à la beauté d’Arda en venant y établir un Royaume s’est concrétisé, même si ce n’est pas de la manière escomptée ; mais à l’instar des Valar qui l’ont constaté pour eux-mêmes, Galadriel sait que son rôle et celui de son peuple s’achèvent et qu’il serait vain de tenter de revenir sans cesse sur la beauté d’Aman. Elle s’affranchit ainsi des illusions qui la retiennent et, comme l’indique le sens originel du terme anglais « atonement », « at-one-ment » ; sa rédemption conduit à la réunion et à la réconciliation. »

Donc oui, son ambition (du moins, celle de sa jeunesse) était de régner comme souveraine indépendante dans un monde magnifique, qu’elle enrichirait à travers son règne. Quand Frodo lui offre l’Anneau, elle est reprise par cette ambition, plus fortement que jamais puisqu’à elle s’ajoute la volonté de détruire Sauron. Mais elle comprend finalement que ce n’est pas comme ça que le monde fonctionne, elle comprend qu’elle n’a plus de rôle à jouer en Terre du Milieu ; elle abandonne son ambition et accepte humblement son destin, ce qui lui permet de retourner à Valinor.

Galadriel n’est pas décrite comme parfaite ; c’est un personnage d’une grande complexité et ses motivations sont sous-tendues par des questions fondamentales, à la fois théologiques et philosophiques, et c’est pourquoi elle est si fascinante, et l’histoire si captivante.

Dans des textes que Tolkien a écrit à la fin de sa vie, il a changé l’histoire de Galadriel et remis en question l’idée de l’interdiction des Valar, ainsi que les motivation qui l’ont poussée à quitter Valinor, mais c’est un autre sujet. D’ailleurs, il y a encore beaucoup de choses à dire sur Galadriel et les parallèles que l’on peut établir avec Finrod ou même Fëanor, ou sur la rédemption en Arda, etc. Mais on va en rester là pour le moment.

[N’hésitez pas à réagir, à commenter, à me corriger ou à me faire part de vos remarques ou potentiels désaccords. Souvenez-vous seulement de rester polis et respectueux . Merci !]

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