Galadriel et Finrod Felagund

(English version here)

Il y a quelques temps, on m’a demandé de poursuivre mes propos sur Galadriel, notamment au sujet des parallèles que l’on peut établir entre elle et Finrod Felagund, son grand frère. Voici la (longue) réponse que j’ai donné:

Felagund et Galadriel sont similaires en plusieurs points, notamment en termes d’évolution, même si ces deux personnages ont des motivations et des caractères bien différents.

J’ai déjà pas mal parlé de Galadriel dans mon précédent article, donc je ne vais pas me répéter ici. Pour ce qui est de Finrod, on sait qu’il « ressemblait à son père dont il avait l’avenante contenance et les cheveux d’or, et aussi son noble cœur, et généreux, bien qu’il eût le fier courage des Noldor, et, dans sa jeunesse, leur fougue, et leur turbulence inquiète. (Contes et Légendes Inachevées II, ch. 4, trad. Tina Jolas). Galadriel et Finrod étaient fiers « comme l’étaient tous les descendants de Finwë, sauf Finarfin » (ibid.), « et comme son frère Finrod, de tous ses parents le plus proche de son cœur, elle rêvait de terres lointaines et d’un pays qui serait sien et qu’elle pourrait gouverner à sa guise, sans se référer à personne. » (ibid.)

Au sujet de Finrod, on sait que « de sa mère qui était une Telerin, il avait hérité l’amour de la mer et le languir des terres lointaines », néanmoins il était moins enthousiaste que sa sœur à l’idée de quitter Valinor :

« Fingon marchait en premier, mais Finarfin et Finrod étaient les derniers et, avec eux, beaucoup des plus nobles et des plus sages. Ils se retournèrent souvent pour voir la belle cité qu’ils abandonnaient… » (Le Silmarillion, ch. 9, trad. Pierre Alien).

Alors que, de son côté, Galadriel « était impatiente de partir » (ibid.), pour les raisons évoquées précédemment.

Il est probable qu’ils aient partagé le même désir de gouverner leur propre royaume, mais il semblerait que ce désir ait été plus fort chez Galadriel, alors que son frère semble surtout motivé par la loyauté envers ses cousins et sa curiosité.

Mais au-delà de leur tempérament respectif, tous deux partagent un arc narratif, et pour essayer de ne pas rendre cet article trop confus, on va y aller pas à pas….

  • Clairvoyance : destinée et libre arbitre

Vous avez sans doute remarqué que ces deux Noldor font preuve d’un don de prédiction (foresight, en anglais, soit « préscience, prévoyance, prévision), et les textes y font mention dans des contextes bien différents, mais étrangement, de manière similaire. Dans Le Silmarillion (ch. 15), Galadriel demande à son frère pourquoi il ne se marie pas, et alors

« Felagund eut un pressentiment et il lui répondit :

— Moi aussi j’ai un serment à prêter et je dois rester libre de l’accomplir avant de m’enfoncer dans la nuit. »

Dans le cas de Galadriel, c’est dans Le Seigneur des Anneaux que cela se manifeste, dans la scène du Miroir, où elle explique :

« Il est bien des choses que je peux demander au Miroir de révéler »

Et plus loin :

« Rappelle-toi que le Miroir montre bien des choses, et que toutes ne sont pas encore advenues. Certaines ne se réalisent jamais, à moins que ceux qui en ont la vision ne se détournent de leur chemin pour les empêcher. » (La Fraternité de l’Anneau, ch. 7 Traduction Daniel Lauzon)

Comme l’a expliqué Tom Shippey dans The Road to Middle-earth, ici elle exprime la théorie du compromis entre la destinée et le libre arbitre, et c’est exactement l’ambivalence que nous retrouvons avec Finrod, qui doit « rester libre » d’accomplir son serment (bien qu’il puisse choisir de ne pas rester libre, c’est-à-dire de se marier, ce qui l’empêchera d’accomplir son serment), tout en acceptant sa destinée comme quelque chose de déjà écrit et que son devoir l’amène à suivre. En d’autres mots, sa destinée est de prêter un serment qui le conduira à sa mort, mais il demeure libre de l’ignorer, libre de « se détourne(r) du chemin » tracée pour lui. C’est bien là que réside les tensions du libre arbitre.

Dans Tolkien et la Religion, Leo Carruthers explique en quoi cette notion de libre arbitre est fondamentale dans l’œuvre de Tolkien :

« En effet, si les héros n’avaient aucun choix à faire parce que la voie à suivre leur semblait évidente, et si les criminels n’avaient aucune possibilité de se racheter, l’intrigue du Seigneur des Anneaux aurait beaucoup moins de piquant ».

D’après lui, on peut comprendre le terme « Peuples libres » comme les êtres « intelligents, capables de distinguer entre le bien et le mal ». Et cela doit être compris à travers la notion chrétienne de rédemption, « parce que si les êtres humains ne pouvaient distinguer le bien du mal, ils seraient incapables de choisir l’un ou l’autre. » (nous reviendrons sur la notion de rédemption plus bas).

Mais revenons en Terre du Milieu, où la destinée de chacun semble liée au Conte (Tale) d’Arda. Finrod est libre de suivre la destinée apparue dans sa vision, ou refuser ce rôle. Et quel est le rôle de Finrod dans le Conte d’Arda ? Aider Beren dans sa quête pour le Silmaril, une quête certes tragique, mais qui au final, embellira Arda à travers le mariage entre une Maia-Elfe et un Mortel, à travers la naissance des Peredhil, y compris Eärendil, la place qu’il prend dans le ciel, le Silmaril brillant sur son front. Et n’oublions pas qu’Eärendil est une image d’espoir pour les Hommes comme pour les Elfes.

Finrod sait bien que le chemin de sa destinée sera tragique, mais il croit aussi au happy ending, pour ainsi dire : une fin heureuse qui ne se produira pas s’il décide d’ignorer sa destinée.

  • Estel et l’ « Eucatastrosphe »

Et c’est bien de cela dont il s’agit : Estel, « une espérance forte en Eru, inséparable de la confiance (trust en anglais) », rappelle Leo Carruthers, qui explique aussi que cela « correspond exactement à l’idée de l’espérance chrétienne en Dieu. »

Finrod accepte sa destinée à cause d’Estel, de sa foi en Eru, et il réalise que son sacrifice fera partie de quelque chose qui le dépasse, quelque chose qui s’achèvera de manière merveilleuse. D’après Tom Shippey, « en tant que Chrétien, il est évident que Tolkien prenait pour un fait absolu que, en fin de compte, tout se terminera bien, et d’une certaine manière, c’était le cas… La différence entre la Terre et la Terre du Milieu, pourrait-on dire, c’est que dans cette dernière, la foi peut, par moment seulement, être perçue comme un fait » (The Road to Middle-earth ).

Estel, c’est croire, c’est avoir foi en l’avènement de l’eucatastrosphe, c’est-à-dire « la rédemption du conte de fée » (Shippey)

Dans le passé, j’ai beaucoup écrit sur le rapport de Finrod à Estel, et dans un ancien article, j’écrivais que « dans le marasme de l’histoire de Beren, je pense que Finrod se voyait un peu comme une sorte de « martyr », convaincu qu’il était en train d’accomplir la volonté d’Eru en aidant Beren – Finrod suivait clairement ce que j’appelle ‘le principe d’Estel’ ».

N’oublions pas ses mots dans ‘L’Athrabeth Finrod ah Andreth’ :

« Si un mariage doit advenir entre mon peuple et le tien, cela se produira pour une noble raison du destin (‘high purpose of doom’, en anglais) ». (Histoire de la terre tu Milieu vol. X, Quatrième partie)

Quant à Galadriel, comme Finrod avec Beren et Lúthien, elle devient une figure tutélaire pour Aragorn et Arwen : non seulement ces deux-là se jurent leur amour en Lothlórien, mais plus important encore, Galadriel donne sa bénédiction à Aragorn dans La Fraternité de l’Anneau (ch. 8), lorsqu’elle lui donne l’Elessar comme cadeau de mariage. Celebrian n’étant plus là, c’est à la grand-mère de prendre ce rôle. Mais la pierre est aussi symbole de protection pour ce couple, même si Elrond n’a pas encore complétement donner son accord :

« Arwen Undómiel ne verra pas la grâce de sa vie diminuée dans un dessein moindre. Si elle doit épouser un Homme, il ne sera rien de moins que le Roi du Gondor et de l’Arnor ». (Le Retour du Roi, appendice A).

Selon moi, Galadriel accepte le mariage car elle estime que cela se fera « for a high purpose of doom », comme Finrod le pensait pour Beren et Lúthien. Et ce n’est pas une coïncidence si Aragorn est appelé Estel : il est l’espoir des Hommes à l’aube du Quatrième Age.

Quoi qu’il en soit, je crois que la protection de Galadriel sur ce couple est extrêmement importante, aussi importante que le sacrifice de Finrod pour Beren. Le frère comme la sœur prennent le rôle d’anges gardiens de ses deux couples, et ils acceptent ce rôle (peu importe les sacrifices qu’ils devront faire) précisément parce qu’ils ont foi en une fin heureuse, à cause d’Estel, qui est, au final, la foi en une juste rétribution, dans cette vie ou dans l’au-delà (voir l’entrée « rétribution » par Annie Bricks dans Le Dictionnaire Tolkien). Comme j’e l‘ai dit plus haut, l’une des plus fortes incarnation d’Estel est Eärendil, ce n’est donc pas une surprise si Galadriel elle-même offre la phiale d’Eärendil à Frodo.

  • L’amitié avec les Hommes

S’il est vrai que Finrod avait sympathisé avec les Hommes bien avant sa rencontre avec Beren, Galadriel, en revanche, n’a pas eu beaucoup de contacts avec les Humains avant le Troisième Âge. Ce n’est donc pas anodin si « la dernière parmi les princes et les reines ayant mené les Noldor rebelles en exile à être encore en Terre du Milieu » (The Road Goes Ever On) reconnaît et donne sa bénédiction à un mariage entre un Homme et une Elfe.

Il est aussi significatif que cette bénédiction soit symbolisée par un échange de présents, car comme Éric Flieller l’explique dans Le Dictionnaire Tolkien (entrée ‘don’), ce type de présents illustre « ces relations d’échange entre les elfes et les Hommes », comme le font les mariages. Or, un autre cadeau est présent dans l’histoire d’Aragorn et d’Arwen : l’Anneau de Barahir, témoignage de l’union entre les deux peuples ; Aragorn le donne à Arwen, petit fille de Galadriel, elle-même sœur de Finrod qui a probablement reçu cet anneau de leur père en Aman, et qui le donna à Barahir, père de Beren, lui-même ancêtre d’Aragorn et D’Arwen. On tournerait presque en rond, non ?

Cet anneau est, d’après les mots d’Elrond à Aragorn, un « symbole de notre lointaine parenté » (Le Retour du Roi, app. A), parenté qui n’aurait pu évoluer et prospérer (voire même exister) sans la protection et la tutelle de la Maison de Finarfin. D’ailleurs, Sébastien Maillet dans son article “L’Anneau de Barahir” (Tolkien, les Racines du Légendaire) remarque que « Finrod avait eu la lourde tâche de guider les Hommes dans leur découverte de la Terre du Milieu, Aragorn reçoit celle de les gouverner après le départ des Elfes ».

Dans les deux cas, nous avons un Seigneur/dame Elfe, engagé dans des échanges (de présents, de connaissance et d’assistance) avec les Hommes, avec l’espoir (Estel) que tout cela pourra éventuellement sauver Arda et mener à l’accomplissement du Conte d’Arda. Et pour cela, ils sont tous les deux prêts à se battre et à faire des sacrifices qui sont, évidement, de natures différentes.

  • Sacrifice

Finrod donne sa vie dans les geôles de Tol-in-Gaurhoth. Galadriel sacrifie quelque chose d’autre : Elle accepte le fait que le rôle des Elfes en Terre du Milieu s’amoindrissent, elle sacrifie son orgueil et ses ambitions .

« Elle fait preuve de l’humilité et de la volonté de sacrifier ses propres désires pour un bien plus grand, comme on le voit dans la manière dont elle résiste à la tentation de prendre l’Anneau Unique à Frodo, même si cela aurait fait d’elle l’être le plus puissant de la Terre du Milieu. (source).

Elle donne aussi sa petite fille au moment où elle accepte le mariage, puisque Arwen ne sera jamais en mesure de suivre sa famille vers les Terres de l’Ouest. Mais plus que de simples ‘martyrs’, Galadriel et Finrod sont aussi des combattants.

  • Leurs combats : La victoire par la défaite.

Finrod se bat littéralement contre Sauron durant la fameuse bataille de Karaoké chants, et peu après il se lance dans un vrai combat physique contre le loup envoyé par Sauron, tandis que la vie de Galadriel n’est pas directement en danger, il n’y a pas de face à face direct. Dans son cas, il s’agit davantage d’une bataille contre Sauron à distance, à travers l’Anneau Unique, à travers les tentations et les illusions qu’il peut faire jaillir. Il faut souligner qu’elle se bat aussi contre elle-même, contre ses propres fantasmes et ses désirs. Il n’empêche que sa victoire participe à la défaite de Sauron.

Sébastien Maillet a par ailleurs souligné le fait que Felagund n’a pas succombé à la tentation d’apparaître comme un Vala auprès des premier Hommes qu’il a rencontré (souvenez-vous qu’il l’on prit un Vala), alors que Galadriel a failli succombé à ce même désir quand l’Anneau lui a été présenté. Cependant, en se libérant de ses propres illusions et de son orgueil, et par sa victoire sur la tentation que Sauron avait tissé, elle a été en mesure de venger ses frères.

Toutefois, Galadriel et Finrod sont à la fois vainqueur et perdants : Finrod a été vaincu par la chanson de Sauron puis tué le loup. Il n’a pas été en mesure d’assister au succès de la quête du Silmaril. Galadriel a quitté la Terre du Milieu à la fin du Troisième Âge, vaincue, comme tous les elfes, par le pouvoir croissant des Hommes.

Pour ce qui est des combats, nous pouvons aussi mentionner les parallèles entre la manière dont Galadriel réhabilite Dol Guldur et le passage ou Lúthien se charge de Tol Sirion, qui était, avant tout, l’île ou vivait Finrod :

« Lúthien, debout sur le pont, proclama son pouvoir et défit l’enchantement qui tenait pierre sur pierre. Les portes s’écroulèrent, les murs s’ouvrirent et les cachots furent mis à nu. » (Le Silmarillion, ch. 19)

Tandis que

« Galadriel abattit ses murailles et mit au jour les basses-fosses, et la forêt fut nettoyée de sa souillure » (Le Retour du Roi, App B )

Plus qu’un écho, je me plais à voir dans ses similarités le symbole d’une revanche de la part de Galadriel, au nom de son frère qu’elle n’a pas pu secourir au Premier Âge. Le fait que Tol-in Gaurhoth et Dol Guldur soient toutes les deux des forteresses de Sauron est particulièrement émouvant.

  • Rédemption

Au-delà de leurs semi-défaites, ils restent victorieux au final : le sacrifice de Finrod lui a offert la rédemption, tout comme Galadriel, qui l’a gagné en refusant l’Anneau.

« L’interdiction fut levée en récompense de tout ce qu’elle avait fait pour le [Sauron] contrer, mais surtout pour avoir rejeté l’Anneau lorsqu’il vint en son pouvoir, et elle traversa la Mer, comme je l’ai raconté dans Le Seigneur des anneaux. » (The Road Goes Ever On)

Mais tout cela a déjà été expliqué dans mon précédent article, concentrons-nous donc sur Finrod :

« Ils enterrèrent le corps de Felagund sur le point le plus haut de son île, enfin débarrassée du mal, et sa tombe verdoyante, celle du fils de Finarfin, le plus juste des princes des Elfes, resta inviolée jusqu’à ce que la terre elle-même fut brisée, transformée, submergée par l’invasion de la mer. Mais Finrod marche aux côtés de son père Finarfin sous les arbres d’Eldamar. » (Le Silmarillion, ch. 19)

C’est le seul des Eldar dont la fin est donnée en de tels termes. Pour Fingon et Fingolfin, nous en sommes pas sûrs qu’ils pourront quitter Mandos et retourner en Valinor, et le tombeau de Fingolfin n’est pas décrit aussi positivement que la tombe de Felagund qui est « verdoyante », « inviolée », « débarrassée du mal ». Quant au fait qu’on le voit marcher avec son père à Valinor, c’est bel et bien une image de rédemption.

Il a vaincu, car son sacrifice a sauvé la vie de Beren, tout comme l’a fait sa sœur en protégeant la Terre du Milieu d’elle-même, en approuvant et protégeant l’union d’Aragorn et d’Arwen. Dans le brouillon d’une lettre pour Peter Hasting (lettre 153), Tolkien lui-même expliquait :

« Le fait que le sang elfique entre dans l’Humanité est présenté comme une partie du Plan Divin d’ennoblissement du Peuple Humain, destiné depuis l’origine à remplacer les Elfes. » (Lettres, trad. Delphine Martin et Vincent Ferré)

Et de l’assistance de Finrod dans la quête de Beren aux adieux de Galadriel à la Terre du Milieu, ce qu’elle fait en donnant la main de sa petite fille à Aragorn, le Plan dans son intégralité devient évident.

On peut aussi citer d’autres histoires d’amours Elfe-Humain (avortées) dans lesquelles se distingue la Maison de Finarfin : celle d’Andreth et Aegnor, et celle de Finduilas et Túrin… si ces deux relations tragiques n’ont jamais pu se concrétiser (parce qu’elles n’étaient pour « une noble raison du Destin »), on remarque néanmoins que l’alliance entre Humains et Elfes passe principalement par les enfants de Finarfin et leurs descendants.

  • L’ennoblissement des Noldor

En fin de compte, toutes les tragédies qu’on vécues Galadriel et Finrod (y compris la rébellion) sont à la base de leur propre évolution : ils sont devenus plus sages et plus puissants qu’ils ne l’auraient jamais été s’ils étaient restés en Aman ; s’il est vrai que Finrod a beaucoup appris au contact des Hommes dès sa rencontre avec les Gens de Bëor, Galadriel semble n’avoir eu de contact avec les Humains que bien plus tard. Et c’est seulement après avoir reconnu Aragorn comme l’espoir de l’Humanité et de la Terre du Milieu qu’elle peut enfin acquérir une forme d’humilité et accepter qu’elle n’a plus sa place en Terre du Milieu.

C’est bel et bien le pouvoir d’Estel qui, pour ces deux elfes, apparaît aussi à travers les chansons qu’ils entament pour chasser les ténèbres.

  • Chants d’espoirs et « prières »

Durant son duel contre Sauron, Finrod essaie de prendre l’ascendant en évoquant le chant des « oiseaux de Nargothrond », les « soupirs de la mer au-delà, au-delà du monde occidentales sur le sable, le sable nacré du Pays des Elfes. » (Le Silmarillion ch. 19). Je dirais qu’il parle dans cette chanson de son espoir non seulement de fuir des griffes de Sauron, mais aussi de son espoir de revoir Eldamar : c’est une manifestation d’Estel au sein même de la chanson.

Quant à Galadriel, dans La Fraternité de l’Anneau (ch. 8), elle chante Namarië qui s’achève sur une touche d’espoir : « Peut-être trouveras-tu Valimar, même toi, peut-être la trouveras-tu ».

Tolkien a lui-même expliqué dans une lettre que Galadriel « elle achève sa lamentation sur le souhait ou la prière que, par grâce singulière, Frodo soit autorisé à séjourner en expiation (mais non en punition) dans l’île solitaire d’Eressëa, en vue d’Aman, et cela quand bien même le chemin lui fût à elle fermé. » (C&L II). Et même s’il a expliqué que le terme Quenya « ‘Nai’ exprime davantage un souhait qu’un espoir et qu’il serait plus justement traduit par ‘Puisses-tu’ [‘may it be’ en anglais] que par ‘peut-être’ [‘maybe’ en anglais] » (The Road Goes Ever On), l’espoir/Estel est néanmoins bien présent dans ce souhait, peut-être seulement pour Frodo et la Terre du Milieu : si Galadriel demande à ce que Frodo soit autorisé à prendre la mer en direction de L’Ouest, cela signifie qu’elle croit bien qu’il accomplira sa mission et détruira l’Anneau Souverain. Sa chanson va au-delà de la tragique situation immédiate, comme si elle avait déjà foi en une fin heureuse, même teintée d’amertume, tout comme Finrod lorsqu’il évoque Eldamar durant sa confrontation à Sauron à Tol-Sirion.

  • Pays de rêves et artisanat

Cet usage de la musique fait partie intégrante des pouvoirs de l’art de Finrod et de Galadriel, ce que les mortels appellent « magie », le pouvoir de faëry (pour plus à ce sujet, voir l’essai de Tolkien « Du Conte de Fée »). Je parle ici de leur capacité à créer des images entre rêve et illusion, comme dans le chant de Finrod :

« La chanson se gonflait, Felagund luttait

Et mettait dans ses mots la magie et la forme

de tous les Elfes » (Le Silmarillion, ch. 19)

Ou encore lorsqu’il chante durant sa première rencontre avec les Hommes :

« Les hommes s’éveillèrent, ils écoutèrent Felagund chanter et jouer de la harpe et chacun crut qu’il était dans quelque rêve enchanté… » (Le Silmarillion, ch. 17)

Ou même lorsqu’il change son apparence et celles de ses compagnons à leur approche de Tol Sirion :

« Alors Felagund chante un sort

Changeant leurs formes et abords… » (« Le Lai de Leithian », chant VII, Histoire de la Terre du Milieu Vol. III)

Dans le cas de Galadriel, cet art de l’illusion se manifeste tout autour de la Lothlórien, aussi appelé « fleurs de rêves » par Barbebois, ou « Dwimordene », la Vallée Fantômes, dans la langue des Rohirrim, comme l’a remarqué Benjamin Babut dans ‘Lothlórien la Fleur des rêves’ (J.R.R Tolkien, l’Effigie des Elfes) :

« Nombre de cavaliers tournèrent leurs yeux de ce côté, moitié par peur, moitié dans l’espoir d’apercevoir de loin le chatoiement de la Dwimordene, la périlleuse contrée dont on disait, dans les légendes de leur peuple, qu’elle brillait au printemps comme de l’or ». (C&L III ch. 2 Trad. Tina Jolas)

Et plus loin:

« Par le Dwimordene où demeure la Dame Blanche qui tisse ses rets dont nul mortel ne peut se dépêtrer ».

Comme l’explique Benjamin Babut, ce mot issu de l’anglo-saxon est à rapprocher des termes « illusions, hallucinations », qui eux-mêmes évoquent la Lórien, à l’origine le jardin d’Irmo, seigneur es rêves, dont la Lothlórien est un écho.

Et en effet, c’est une bien étrange foret d’or et d’argent, si différente, a priori, du palais souterrain de Finrod dans les cavernes de Nargothrond. D’un côté la pierre, de l’autre, les arbres. Vous voyez ou je veux en venir ? Nous ne parlons pas ici d’éléments opposés mais au contraire, complémentaires : Aulë et Yavanna.

« Et Galadriel, comme d’autres parmi les Noldor, avait reçu au Valinor l’enseignement d’Aulë et de Yavanna. » (C&L 2, ch. IV.)

Cela explique leur amitié avec les Nains. Car Galadriel avait « une sympathie naturelle pour la tournure d’esprit des Nains et pour leur grand amour des arts manuels » (ibid.), et nous savons que Finrod a travaillé avec eux lors de la construction de Nargothrond, et les avait engagés pour la création du Nauglamír :

« Les Nains des Montagnes Bleues aidèrent aux travaux et en furent largement récompensés (…) et ils firent aussi pour lui le Nauglamír, le Collier Nains,… » (Le Silmarillion, ch. 13)

En revanche, et c’est notable, si Galadriel reconnaît la valeur des Nains et la nécessité de réunir sous la même bannière tous les peuples de la Terre du Milieu pour vaincre Sauron, « elle considérait les Nains également avec l’œil du chef de guerre, voyant en eux les meilleurs guerriers à opposer aux Orcs » (C&L II, ch. IV), ce qui n’apparaît pas chez Finrod.

Ceci étant, Galadriel ne demeure pas moins capable d’artisanat, notamment lorsqu’elle tisse les capes qu’elle donne à la Fraternité, de la même manière qu’elle tisse ses toiles d’illusion autour de son royaume.

D’ailleurs, Sébastien Mallet parle dans son article (cité plus haut) de l’Anneau de Barahir comme d’un symbole de l’illusion de faëry… La boucle est bouclée !

tenor

Maintenant que tout cela a été mis sur la table, je ne peux qu’insister sur le fait que Tolkien avait une « uasi-obsession » concernant la réécriture du personnage de Galadriel : il a repensé le personnage de nombreuses fois après la publication du SDA et certains textes sont tout simplement incompatibles : il serait inutile d’essayer de donner une représentation fixe de Galadriel.

J’aimerais terminer sur cette citation :

« Quelles qu’en soient les raisons, l’importance qu’avait le personnage de Galadriel aux yeux de Tolkien devient manifeste dans les nombreuses itérations et ses propres réflexions sur son travail de sub-création, et cela devrait suffire à mettre un terme aux critiques qui prétendent qu’il ne payait que peu d’attention aux personnages féminins dans son œuvre. »

[N’hésitez pas à réagir, à commenter, à me corriger ou à me faire part de vos remarques ou potentiels désaccords. Souvenez-vous seulement de rester polis et respectueux . Merci !]

2 commentaires sur “Galadriel et Finrod Felagund

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