Le libre arbitre en Arda (première partie)

[English version here]

Est-ce que les Elfes dans l’univers d’Arda ont un libre arbitre ? Ou sont-ils implacablement voués à servir la Lumière, comme les Orques qui sont les éternels esclaves des ténèbres ?

On m’a posé cette question il y a quelques mois, et je n’y avais répondu que partiellement dans un cadre privé, mais j’espère ici donner une réponse plus complète. Pour l’heure, je vais me contenter d’aborder la première partie de la question, déjà complexe ; je reviendrai sur les Orques dans un prochain article.

Pour ce qui est du libre arbitre des Elfes, voici ce que nous dit le Shibboleth de Fëanor (Histoire de la Terre du Milieu, volume 12), au moment où les Valar (les Puissances démiurgiques chargées de régenter Arda) se trouvent face au choix de Míriel (la mère de Fëanor) d’abandonner sa vie :

C’est ainsi que les Valar furent confrontés à la seule chose qu’ils ne pouvaient ni altérer, ni corriger : le libre arbitre de l’un des enfants de Eru, qu’il leur était interdit de contraindre.

Ce même type de remarque apparaît lorsque les Valar proposent aux Elfes de vivre avec eux en Valinor, ou encore lorsqu’ils laissent les Noldor rebelles quitter Aman. On constate donc que le libre arbitre existe bien, et qu’il semble même tomber sous le sceau de l’inviolabilité. Mais ça serait bien trop simple si les choses s’arrêtaient là, et le sujet est plus complexe qu’il n’y paraît. En effet, la notion de destinée semble bien s’inscrire dans l’univers d’Arda ; il suffit de penser au titre que se donne le premier Seigneur Sombre, Melkor/Morgoth, au Premier Âge : Maître des Destins d’Arda (ce qu’il fait en partie pour provoquer Eru Iluvatar, l’Unique, Père de tout). L’existence d’une destinée crée forcément une tension face à la notion du libre arbitre, sans pour autant entrer en contradiction avec cette dernière, car le destin en Arda n’est pas « tout tracé », même s’il existe un Plan (le roi elfe Finrod lui-même se demande si la fin de l’Histoire n’est pas restée inachevée). Je dirais plutôt que le destin de chacun est toujours amené à être considéré et reconsidéré, et qu’une destinée est proposée aux individus à travers diverses manifestations, que d’aucun appellent le hasard, ou encore les coïncidences.

Pour introduire cette thématique, j’ai regardé le nombre de fois où apparaissent toutes les expressions anglaises impliquant le terme « chance » (« hasard ») dans la version anglaise du Narn I Hîn Húrin, publié dans Les Contes et Légendes Inachevées, et ce chiffre est important pour un texte relativement court (une vingtaine de fois en une centaine de pages). Si vous voulez mon avis, ce n’est pas un hasard (aha !) et c’est particulièrement significatif dans ce conte puisque les mésaventures de Túrin sont avant tout « guidées » par la malédiction qui pèse sur lui et sa sœur. D’ailleurs, Melkor/Morgoth revendique son titre de Maître des Destins dans cette histoire.

Mais revenons à nos moutons… Toujours dans Les Contes et Légendes Inachevées (Troisième Age), on trouve cette remarque dans le passage traitant des Palantíri :

Et ce fut donc par ‘pure chance’, comme disent les Hommes (ou comme aurait dit Gandalf) que Perigrin, tâtonnant maladroitement, réussit à installer la Pierre au sol, plus ou moins droite, et qu’assis à l’Ouest, il se trouva avoir la face fixe reflétant l’Est, en position de vision correcte.

Ce « par pure chance » présenté de la sorte, semble sous-entendre que cet heureux hasard n’en est pas tout à fait un, et que d’autres forces sont ici à l’œuvre. De telles réflexions sont courantes lorsque les personnages se remémorent les évènements ayant conduit à la Guerre de l’Anneau. Dans le chapitre sur l’expédition d’Erebor, Gandalf évoque ses mésaventures en ces termes :

Ce fut seulement la carte et la clef qui sauvèrent la situation. Mais elles m’étaient sorties de l’esprit depuis des années. Et ce ne fut pas avant d’arriver à la Comté, et d’avoir eu le loisir de réfléchir au récit de Thorin, que je me ressouvins du hasard singulier qui me les avait mises entre les mains. Et voici que cela prenait moins couleur de hasard.

Plus significatif encore, un peu plus loin nous trouvons ce texte explicitement donné comme étant de la main de Frodo :

Puis, les yeux fixés sur Gandalf, il [Gimli] reprit : « Mais qui tissa la trame ? Je crois bien n’y avoir jamais songé auparavant. Est-ce donc toi qui as concerté toutes ces choses, Gandalf ? et si ce n’est pas toi, pourquoi as-tu conduit Thorin Oakenshield à une porte si insolite ? pour trouver l’Anneau et le porter loin à L’Ouest et l’y cacher, et ensuite choisir le Porteur de l’Anneau – et pour rétablir le Royaume sous la Montagne, comme ça, en passant : n’était-ce point-là ton dessein ? »

Gandalf ne répondit pas tout de suite. Il se leva et regarda par la croisée vers l’Ouest, à l’horizon de la mer ; et à cet instant se couchait le soleil, et son visage rayonnait. Et il demeura longtemps silencieux. Mais enfin il se tourna vers Gimli et dit : « Je ne sais pas la réponse. Car j’ai changé depuis ces jours, et je ne suis plus empêtré dans les soucis de la Terre du Milieu, comme je l’étais alors. À cette époque-là je vous aurais seulement répondu avec des mots comme ceux que j’adressais à Frodo, pas plus tard qu’au printemps dernier. Et dire que c’était seulement l’année dernière ! mais cela n’a pas grand sens de mesurer le temps comme ça ! donc à cette lointaine époque je dis à un petit hobbit tout effaré : on a voulu que ce soit Bilbo qui trouve l’Anneau et non celui qui le forgea, et de même on a voulu que ce soit toi, le Porteur de l’Anneau. Et j’aurais pu ajouter : on a voulu que ce soit moi qui vous guide tous les deux, dans ces aventures. […] Mais quant à ce que je savais en mon cœur, ou ce que savais avant de mettre le pied sur ces sombres rives : ça, c’est tout autre chose. Olórin, je fus dans les pays de l’Ouest dont la mémoire s’est perdue, et seulement à ceux qui sont là-bas, parlerai-je plus ouvertement. »

Tout est significatif dans cette scène, au-delà même des paroles : notons la manière dont Gandalf se tourne en direction de Valinor avant de répondre, en direction des Valar vivant dans l’Ouest, et de son passé de Maia (c’est à dire une créature « angélique » au service des Valar). Je vous invite à ouvrir La Fraternité de l’Anneau au chapitre 2 intitulé « L’Ombre du passé » pour retrouver les paroles auxquelles Gandalf fait ici allusion, mais pour rester sur l’extrait ci-dessus, on peut prendre ses déclarations quelque peu obscures comme un indice indiquant que ce sont les Valar qui sont derrière tout ça, guidant ses gestes en plaçant des messages dans son cœur. Il est aussi plausible d’imaginer que cette volonté que l’on ne nomme pas soit Eru Lui-même, qu’Il serait derrière toutes ces coïncidences et ces intuitions qui ont amené Gandalf à agir comme il l’a fait… La réponse ne nous est pas donnée, et c’est sans doute mieux ainsi ! Plus loin dans ce texte, il précise d’ailleurs au sujet de Bilbo :

Disons qu’il fut choisi et que je fus seulement choisi pour le choisir, lui. 

Ici, cette volonté supérieure est donnée par ce « on » plutôt vague dont Gandalf refuse de parler mais qu’il appelle, nous l’avons vu, le hasard ou la chance (dans la version originale en anglais c’est la voix passive qui est employée, et ça reste significatif puisque cela permet de ne pas nommer l’agent). Cela dit, le libre arbitre n’est jamais complètement affecté dans son intégrité par ces forces qui influencent et guident les personnages vers leurs destins. D’ailleurs Frodo répond à Gandalf en ces termes :

Je te comprends un peu mieux maintenant Gandalf, que je ne le faisais auparavant. Je pense cependant que Bilbo aurait pu refuser de quitter ses foyers, qu’on l’ait voulu ou pas, et moi de même. Et tu ne pouvais pas nous y contraindre. Tu n’avais même pas le droit d’essayer.

Pour mieux saisir cela, revenons sur ce que j’ai précédemment écrit dans cet article :

Dans Tolkien et la Religion, Leo Carruthers explique en quoi cette notion de libre arbitre est fondamentale dans l’œuvre de Tolkien :

En effet, si les héros n’avaient aucun choix à faire parce que la voie à suivre leur semblait évidente, et si les criminels n’avaient aucune possibilité de se racheter, l’intrigue du Seigneur des Anneaux aurait beaucoup moins de piquant.

D’après lui, on peut comprendre le terme « Peuples libres » comme les êtres « intelligents, capables de distinguer entre le bien et le mal ». Et cela doit être compris à travers la notion chrétienne de rédemption, « parce que si les êtres humains ne pouvaient distinguer le bien du mal, ils seraient incapables de choisir l’un ou l’autre. »

Si on décrypte les propos de Gandalf, on voit bien qu’on est en présence d’une volonté qui dépasse les limites de l’entendement des Humains/Hobbits, et qui amène les choses à advenir, mais cette force n’est pas contraignante dans le sens ou elles ne force pas les individus à agir : à l’échelle individuelle, chacun est libre d’accepter ou non les influences qui croisent sa route, que cette influence prenne la forme d’une rencontre, d’un individu-guide, d’un objet, etc. C’est en cela que les propos de Leo Carruthers sont pertinents, car on voit bien qu’il serait tout aussi aisé (voire plus facile) pour les personnages de se détourner de ces éléments qui balisent la voie vers une certaine destinée. Prenons l’exemple de Saruman, qui a pris un tout autre chemin et ainsi rendu plus ardue encore l’affrontement contre Sauron, alors qu’il possédait les mêmes connaissances (voire plus !) que Gandalf, et avait reçu les mêmes consignes.

Mais je me suis un peu éloignée du sujet, puisque la question portait essentiellement sur les Elfes. Et bien, les choses sont relativement semblables et d’ailleurs, j’aimerais revenir sur l’expression employée : « voués à servir la lumière ». Les Elfes ne servent pas la lumière. « Servir » impliquerait l’idée de soumission, comme s’ils étaient assujettis aux Valar. Manwë (le plus puissant des Valar) est certes le principal souverain d’Arda, mais je pense qu’il serait erroné de voir les Elfes et les Humains comme ses sujets. Ce sont avant tous les Enfants de Eru, sous la tutelle de Manwë, lui-même régent de Eru. La tutelle n’implique pas systématiquement le service, encore moins la servitude. De manière générale, les Elfes n’ont pas pour mission de servir qui que ce soit. Souvenez-vous de ce que « Eru exige des Elfes, selon la tradition Eldarin : croire en Eru et avoir foi en lui », comme nous le rappelle les notes de l’Athrabeth. Certes, il existe des Elfes qui font le choix de protéger la lumière pour ainsi dire, comme Glorfindel, revenu en Terre du Milieu pour aider Elrond et Gil-Galad à faire face à Sauron, mais c’est un choix personnel. Il est donc, à mon sens, exagéré de parler de servitude, même si nous avons déjà vu dans de précédents articles que les actes de désobéissance ont de graves conséquences (mais ce sujet nous amenerait à débattre des nuances entre soumission et obéissance, et de la hiérarchie des créatures en Arda, donc on va en rester là).

Ce qui est important de souligner néanmoins, c’est qu’il existe un grand nombre de cas où les Elfes n’ont pas « servi la lumière », et c’est encore une preuve de l’existence du libre arbitre : il suffit de mentionner les noms de certains Elfes du Premier Âge, comme Eöl (et les différentes versions de son histoire) qui a pour ainsi dire capturé Aredhel afin d’en faire son épouse, avant de la forcer, elle et leur fils, à ne jamais quitter son domaine, et de tuer son épouse qui essayait de protéger leur fils de la javeline d’Eöl. Parlons aussi de ce même fils, Maeglin, impliqué de près dans la destruction de Gondolin, ou encore de Thingol qui, malgré les conseils avisés de son épouse Maia, fut perdu par son avarice. Mention spéciale évidemment pour Fëanor et ses fils, qui, par un tragique effet du sort, ont commis bien des atrocités (dont trois massacres fratricides) pour récupérer la lumière (les Silmarils) en cherchant à anéantir Melkor/Morgoth… Les exemples de « mauvaises actions » parmi les Elfes ne manquent pas et Galadriel elle-même n’en est pas exempte (comme nous l’avons vu ici)

Par ailleurs, dans l’une de ses notes accompagnant l’Athrabeth, Tolkien parle de la liberté qu’on les Elfes de répondre ou non à l’appel de Mandos, gardien du Palais de l’Attente (où les Elfes défunts sont supposés demeurer) :

On leur laissait le choix, car Eru ne permettait pas que leur libre arbitre leur soit confisqué.

Et de préciser que ceux qui refusent l’appel le font parce qu’ils ont été trompés par Morgoth… ce qui ne les empêche pas d’être punis par la suite.

Autre occurrence intéressante : dans le volume X de Histoire de la Terre du Milieu, le texte intitulé « Laws and Customs of the Eldar » ( Lois et Coutumes des Eldar) nous apprend ceci :

Rares sont les contes qui nous rapportent que des crimes de luxure auraient été commis parmi les Eldar qui s’exilèrent en Terre du Milieu, même chez les nombreux Eldar qui, plus tard, furent corrompus et dont les cœurs furent assombris par l’ombre qui reposait sur Arda, comme le montrent les histoires.

Pour information, le mariage chez les Eldar advient à travers l’acte sexuel, c’est ainsi que les fëar (les âmes, si on veut) des deux époux s’unissent. Un mariage forcé est donc l’exact équivalent d’un viol. Et l’ambivalence de cette phrase est très intéressante, puisque rare ne veut pas dire jamais, et la formulation laisse sous-entendre, sans vraiment l’admettre, l’existence de tels crimes chez les Eldar.

Cependant, et c’est important, nous savons qu’aucun Elfe n’est jamais devenu un serviteur des Ténèbres par choix (d’aucun diront que Maeglin a fait un choix, mais je répliquerai en trois mots : torture, manipulation psychologique). Tolkien a précisé dans le commentaire de l’Athrabeth que :

Parmi les Elfes, certains individus peuvent être séduits par une forme mineure de ‘Melkorisme’ : désirer devenir leur propre maître en Arda, et que tout se fasse selon leur bon plaisir, ce qui, dans les cas les plus extrêmes, mènent à la rébellion à l’encontre de la tutelle des Valar ; mais aucun n’est jamais entré au service de Melkor lui-même, ni ne lui a prêté allégeance, ou même jamais nier l’existence et l’absolue suprématie de Eru.

De même, dans le Volumes XI de Histoire de la Terre du Milieu, il est répété que « aucun Elfe d’aucune espèce ne s’est jamais rallié à Morgoth de son plein gré, bien qu’ils puissent obéir à ses ordres sous la torture, ou la pression d’une grande terreur, ou s’ils sont trompés par ses mensonges ».

On constate donc que les Elfes sont libres de commettre des crimes terribles, mais aucun ne servirait volontairement les Ténèbres. Précisons aussi que les crimes des Elfes ne restent pas impunis, puisque le Vala Mandos n’est pas nommé le Juge pour rien… mais vous connaissez désormais la chanson: autre sujet, autre débat.

Pour clore celui-ci, retenons que les Elfes ont sans conteste un libre arbitre, mais que, en Arda, des forces sont aussi à l’œuvre qui font advenir des situations, qui les influencent d’une manière ou d’une autre et qui leur donne des opportunités (celles-ci ayant pour objectif l’accomplissement du Plan de Eru), puisqu’il y avait là quelque chose d’autre à l’œuvre, en dehors de la volonté de l’Anneau et des dessins de son créateur » (La Fraternité de l’Anneau, Ch. 2). En revanche, Valar et Maiar ont l’interdiction formelle de les contraindre à faire quoi que ce soit ou de manipuler directement le libre arbitre des habitants d’Arda. Il revient donc aux individus de saisir les opportunités qui leur sont offertes, et d’en faire bon usage. Ils n’en demeurent pas moins capables d’atrocités, précisément parce que leur libre arbitre les met constamment à l’épreuve. Sans pour autant servir les Ténèbres, c’est précisément parce qu’ils sont libres de choisir que certains vont devenir des meurtriers et d’autres, des héros.

Je parlerai du libre arbitre des Orques dans un prochain article afin de vous éviter l’indigestion !

Merci de votre attention, et n’hésitez pas à réagir dans les commentaires !


Sources:

  • JRR Tolkien, Le Seigneur des Anneaux traduction française de Daniel Lauzon
  • JRR Tolkien, Le Silmarillion, traduction française de Pierre Alien
  • JRR Tolkien, édité par Christopher Tolkien, Les Contes et Légendes Inachevés, traduction française de Tina Jolas
  • JRR Tolkien, édité par Christopher Tolkien, Morgoth’s Ring, History of Middle-earth volume X
  • JRR Tolkien, édité par Christopher Tolkien, The War of the Jewels, History of Middle-earth volume XI
  • JRR Tolkien, édité par Christopher Tolkien, The Peoples of Middle-earth, History of Middle-earth volume XII
  • Leo Carruthers, Tolkien et la Religion

Pour les ouvrages pour lesquels il n’existe pas encore de traduction publiée, les extraits présentés ont été traduits par mes soins.

2 commentaires sur “Le libre arbitre en Arda (première partie)

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