Retour sur The Athrabeth Finrod ah Andreth

[English version here]

Il y a un certain temps, j’ai reçu plusieurs messages similaires sur Tumblr :

[…] Est-ce que tu as d’autres headcanons au sujet de Felagund, ou peux-tu en dire plus sur sa relation à Andreth ? […]

J’ai lu tout l’Athrabeth Finrod ah Andreth à plusieurs reprises, et j’aimerais avoir ton interprétation. Andreth est mon personnage féminin préféré.

Pour information, le texte (tardif) portant le titre Athrabeth Finrod ah Andreth, le Débat de Finrod et Andreth, a été publié dans le volume X de Histoire de la Terre du Milieu et C. Tolkien le date, avec quelques réserves, de 1960. Finrod Felagund, nous le connaissons bien : fils ainé de Finarfin fils de Finwë, frère de Galadriel et roi de Nargothrond qui périt dans les geôles de Sauron sur Tol-in-Gaurhoth. Andreth, quant à elle, est une mortelle de la Maison de Bëor, peuple cher au cœur de Finrod. Elle est la sœur de Bregor, ce qui fait d’elle la tante de Barahir et la grand-tante de Beren. Dans ce texte, elle est une femme d’âge mure considérée comme sage, puisqu’elle possède une grande connaissance des anciennes légendes humaines et qu’elle a bénéficié des enseignements des Eldar. C’est une amie de Finrod qui lui rend souvent visite jusqu’à la Quatrième Bataille, Dagor Bragollach. À la fin du débat, le lecteur comprend que durant sa jeunesse, elle est tombée amoureuse de Aegnor, le petit frère de Finrod, qui périt durant cette même bataille. Aegnor l’aimait aussi, mais il la quitta et ils n’ont jamais pu vivre leur amour. La discussion entre Finrod et Andreth tourne notamment autour de la nature des Hommes, de leur mort et de leur rôle en Arda, ainsi que de ce qui les différencie des Elfes. Ce débat est suivi d’un commentaire rédigé par J.R.R. Tolkien lui-même.

L’un des principaux points de ce texte est épistémologique ; attention, j’entends épistémologie à la manière des anglophones, c’est-à-dire comme étude de la connaissance (et ce sera le cas tout au long de l’article). Et cette question nous amènera à celle de la hiérarchie sociale qui définit la manière dont les personnages de Finrod et Andreth sont dépeints dans ce texte, mais aussi à la question de l’espoir, Estel plus précisément. [Sauf mention contraire, toutes les citations viennent de l’Athrabeth et de son commentaire, ainsi que des notes de Christopher Tolkien dans le volume X de Histoire de la Terre du Milieu qui n’a pas (encore) été publié en France, la traduction est donc la mienne. Pour les points étymologiques : OED et CNRTL]

Le savoir

Le sujet de la connaissance revient régulièrement tout au long du texte. Qui sait quoi ? Comment le sait-iel ? De quelle genre de savoir parle-t-on ? Quel est le degré et la nature de la porosité entre le savoir, les croyances traditionnelles et la sagesse ? Dans quelle mesure la Vérité est-elle impliquée ?

Si Finrod s’adresse à Andreth, c’est avant tout pour en savoir davantage sur les traditions et les croyances des humains, car ses propres connaissances sur le sujet le troublent. C’est en substance ce que nous dit l’introduction du texte qui stipule que les Eldar n’étaient pas sûrs de comprendre ce que les humains voulaient dire lorsqu’ils expliquaient que la rhöa (l’enveloppe charnelle si on veut) des Hommes n’était pas, à l’origine, éphémère. Pourtant, dès le début du débat, Finrod adopte la position de la figure d’autorité, notamment pour ce qui traite de la connaissance ; il sait, puisqu’il est un Elda ayant « reçu l’enseignement des Valar ». « C’est sur le savoir que reposent nos paroles, et non sur de quelconques traditions elfiques », explique-t-il, affirmant que son savoir n’est pas issu de suppositions empruntes de superstitions, ce qui renforce l’autorité de ses propos. Cette autorité prend de l’ampleur lorsqu’il explique que sa connaissance est avant tout empirique, quand elle ne vient directement des Valar, qui sont alors présentés comme la source même du savoir : ils ne peuvent pas faire erreur, ils ne mentent pas. Pourtant, cette certitude est constamment remise en question (de manière plus ou moins implicite) par Andreth (« Comment pourrions-nous le savoir, moi ou n’importe quel Homme ? Nous ne nous soucions pas de vos Valar… »), au point même d’inquiéter le seigneur elfe qui s’exclame :

Prends garde, ou tu risques de nommer l’innommable, sciemment ou par ignorance…

Le terme « ignorance » ici est intéressant, puisqu’il insiste sur l’idée que l’absence, ou du moins le manque de connaissance, n’est jamais sans conséquence. En d’autres termes, l’ignorance peut servir les intentions de Morgoth. Par extension, ceux qui savent (les Eldar en l’occurrence) sont moins susceptibles de tomber dans ses filets (à la différence des mortels). Andreth, elle, reconnait son ignorance (« Je ne savais pas cela ») et son argumentation avance avec de grandes précautions, puisqu’elle repose avant tout sur l’incertitude. Elle remet en question le savoir de Finrod (« Je pense que vous faites erreur »), elle fait remarquer que les Eldar ont tendance à s’accrocher à leur sagesse et la brandir en bannière (« …n’ayant aucune certitude semblable à celles dont vous vous vantez ») contrairement aux Hommes qui ne savent rien (« ils n’ont ni certitude, ni savoir, seulement des craintes… ») ; elle remet aussi en doute les traditions humaines, qui « reposent sur des croyances, qu’il faudrait passer au crible pour y déceler la vérité (et encore faudrait-il qu’elle y soit) ». À travers la métaphore de l’ivraie et du bon grain, elle fait référence à cette limite floue entre les croyances et les faits, entre le savoir et les superstitions, entre un argument empirique et une soi-disant sagesse, tout en affirmant que les croyances des Atani ne reposent en rien sur des faits avérés.

Par ailleurs, son amertume au sujet de la mort est encouragée par son sentiment que les Quendi ne savent rien de celle-ci malgré leur discours sur le sujet, puisqu’ils ne meurent pas vraiment, ils n’en font pas l’expérience. Finrod, en revanche, soutient que les Eldar savent aussi ce qu’est la mort, qu’ils la craignent, et il refuse d’entendre que les Hommes et les Quendi n’ont pas la même expérience de la mort. Or, cette différence de vécu est, d’après le commentaire, bien « perçue » par Andreth. Finrod, lui, affirme que le destin des Quendi est aussi terrible que celui des Hommes, ne serait-ce que parce que la « fin absolue » des Quendi est repoussée :

Il n’est pas certain que le fardeau d’une fin prédite et longuement retardée soit plus léger que celui d’une fin rapide.

Et effectivement la position de Finrod est paradoxale : tout en clamant que les Hommes et les Quendi sont égaux face à la mort, il demeure incapable de comprendre pourquoi les Hommes sont si désespérés par leur propre fin. Il va même jusqu’à les accuser de jalousie :

J’ai cru comprendre que cette croyance qui est la vôtre, selon laquelle vous aussi n’étiez pas destinés à périr, n’est qu’un rêve né de votre orgueil et de votre jalousie des Quendi…

Mais le même paradoxe est aussi vrai dans le cas de Andreth qui, bien qu’elle répète ne rien savoir avec certitude, apparaît comme fortement antagoniste aux explications de Finrod. Or, si elle n’est sure de rien, comment peut-elle rejeter si facilement ses déclarations ? On remarquera que notre seigneur elfe demeure néanmoins patient, il est prêt à l’écouter mais aussi à lui expliquer ce qu’elle ne comprend, et à lui demander d’approfondir ce que lui-même ne comprend pas, malgré ses propres convictions. Paradoxalement, Finrod continue d’insister sur l’idée que le savoir des Quendi est plus grand car il reposent sur leurs sens et leur expérience : ils ont plus de distance avec le monde, ils le voient mieux:

Il peut parfois arriver que des amis ou des parents distinguent parfaitement ce qui reste invisible aux yeux de leur proche.

Or, les Elfes ne perçoivent pas les Hommes tels que ces derniers se perçoivent, et d’ailleurs Finrod estime que la manière dont les Humains envisagent leur propre nature « ne correspond pas, pour ainsi dire, aux « singularités psychologiques humaines que l’on peut observer » ». Dès lors, on comprend qu’il s’appuie sur son observation pour conclure qu’il connait mieux les Hommes qu’eux-mêmes ne se connaissent. Et cette position est renforcée par l’usage constant que Finrod fait de « Je perçois » ; il voit, il sent et ressent de manière aiguë (grâce à sa nature elfique et ses dons naturels). Ici encore, il assoie ses théories sur son expérience sensorielle, donnant ainsi plus de légitimité à son discours, et il finit par remettre en question la connaissance de Andreth au sujet des Valar (« Que savez-vous d’eux ? ») pour mieux réfuter le regard relativement hostile qu’elle pose sur eux, tout comme elle l’avait fait un peu plus haut lorsque Finrod parlait de son expérience de la mort (« Que savez-vous de la mort ? »), et ce renversement revient à mettre en doute toute forme de certitude. On peut aussi remarquer l’usage que fait Finrod des prolepses qui viennent inévitablement rabaisser les arguments d’Andreth. Mais celle-ci fait usage de la même stratégie, lorsqu’elle anticipe les paroles de Finrod, ce qui lui permet aussi de mieux mettre en avant sa bonne connaissance des traditions des Eldar.

En lisant le commentaire, on constate que Tolkien lui-même évoque les sources de connaissance de Finrod : « sa nature telle qu’elle fut créée ; l’enseignement angélique ; la pensée ; l’expérience ». C’est sur cette dernière que repose sa prise en compte des différentes « créatures incarnées d’Arda », mais aussi l’aspect destructible de la rhöa des Elfes, les deux étant présentés comme « des faits connus ». La connaissance empirique est traitée comme distincte de ce qui apparaît « par réflexion », c’est-à-dire les théories raisonnées, basées sur l’expérience et qui pourront éventuellement être confirmées par celle-ci. La plupart du temps, « les Elfes observent » et « font des suppositions » basées sur les enseignements angéliques et les faits connus. Les Hommes en revanche, s’appuient sur des rumeurs, des légendes :

Vous, Andreth, vous n’en savez rien, hormis par les ouï-dire et les souvenirs qu’en conserve votre peuple.

D’ailleurs, Finrod établit une distinction entre ces on-dit et le savoir :

Me direz-vous ce que vous savez ou ce que vous en avez entendu ?

Mais les Hommes tiennent aussi leur savoir de leur expérience, ce que Finrod reconnait, même s’il n’hésite pas à souligner que leur expérience physique du monde est différente de celle des Elfes.

Ce qui apparaît dans cette humble analyse, c’est que le savoir de Finrod vient d’abord des enseignements des Valar, puis de son observation des Elfes et des Hommes, tandis que le savoir de Andreth est avant tout empirique, c’est son expérience de mortelle qui parle, ce à quoi s’ajoute dans une moindre mesure les différentes théories qui circulent parmi les hommes sages, ainsi que l’enseignement des Eldar. Pourtant, il est possible de voir la déclaration de Andreth au sujet des Hommes Sages (« ils n’ont ni certitude ni savoir ») comme un autre outil rhétorique, ou du moins, comme une preuve de ses précautions. D’un autre côté, la seule chose que Finrod admet ne pas savoir, c’est ce qui adviendra quand Arda ne sera plus, puisque c‘est aussi la seule chose que les Valar n’ont pas dévoilée (si eux-mêmes le savent). À ce moment, la discussion devient bien plus eschatologique, ce qui implique un changement radical de ton dans la progression du débat, ainsi qu’un certain revirement en terme d’autorité. Dès lors (plus ou moins lorsque Finrod dit « Alors les Hauts Elfes ne sont pas les seuls à oublier leurs parents »), la question n’est plus tellement celle de la connaissance, bien que ce point apparaisse encore à quelques reprises jusqu’à la fin.

Hiérarchie sociale

Qui dit autorité, dit hiérarchie et rang social. On remarque assez rapidement que Finrod peut se montrer quelque peu paternaliste à l’égard des humains, mais j’ai tendance à croire que l’on pourrait dire la même chose de la plupart (si ce n’est de tous) les Eldar. Après tout, il semble clair dans Le Silmarillion que les Elfes sont les seigneurs et les humains leurs vassaux (ce dont j’ai parlé dans un vieil article posté il y a longtemps sur Tumblr, peut-être que je le publierai ici dans quelques temps). Même si les Eldar interviennent peu ou prou dans la vie quotidienne des humains, on imaginera difficilement un seigneur humain du Premier Âge qui serait l’égal des seigneurs des Elfes. Avant Númenor (et même là, le premier roi est un demi Elfe), les mortels ont leurs chefs, mais ces derniers sont bien les vassaux des seigneurs des Elfes. On peut bien sûr estimer qu’une partie des Atani étaient plus indépendants que vassaux, mais néanmoins, ils n’apparaissent jamais sur le même plan hiérarchique. Et les Hommes sentent cela, ou du moins certains parmi eux. Andreth elle-même « croyait qu’elle avait été rejetée [par Aegnor] parce qu’elle était bien trop humble pour un Elfe ». Comme je l’ai montré plus haut, Finrod accorde l’autorité de la connaissance aux Valar, et puisqu’il est lui-même un disciple direct des Ainur, il se positionne juste après eux sur l’échelle hiérarchique. Andreth vient après lui (il dit d’elle qu’elle en « sait beaucoup sur les enseignements des Eldar »), mais il lui reproche néanmoins de négliger les Valar :

Ne parle pas en ces termes des Valar, ni de tout ce qui t’est supérieur… 

C’est une phrase intéressante car si Finrod, au début de la discussion, faisait très attention dans sa manière d’expliquer qu’Eldar et mortels sont proches, si ce n’est égaux (« vous êtes des nôtres »), ici, après ce qu’on peut lire comme une provocation de la part de Andreth, il finit par reconnaître qu’il existe une hiérarchie. On peut certes comprendre qu’il parle uniquement des Valar en tant qu’entités supérieures à tous les Enfants d’Eru, Quendi et Atani, mais on ne peut pas nier qu’avec de telles paroles, sa propre autorité en termes de connaissance (voire en termes de statut social) ne devient que plus légitime.

 Je les ai contemplés et j’ai marché parmi eux, baigné par la Lumière aux côtés de Manwë et Varda.

 Or, si la Lumière (L majuscule) est, comme il semblerait, l’élément le plus précieux en Arda, Finrod dit de manière assez explicite qu’il a été « béni », que non seulement il sait que les Valar sont « divins », mais aussi que lui-même a été nourri par la Lumière (elle-même élément du divin). Ce qui revient inévitablement à s’élever au-dessus ceux qui n’ont pas joui directement de cette Lumière. Et quelle meilleure manière de rejeter l’amertume que Andreth nourrit à l’égard des Valar qu’en affirmant que de telles accusations sont le fruit des mensonges de Melkor ? (« De telles paroles sont d’abord nées dans la Bouche des Mensonges »). En d’autres mots, tout ce qui est susceptible de mettre en doute la suprématie des Valar ne peut qu’être le résultat des stratégies de Melkor. Et en ça, Finrod n’a pas tout à fait tort ! mais cette réaction pour le moins impulsive est intéressante, puisqu’on peut la lire non pas comme un simple reproche, mais comme une mise en garde contre une parole qui serait « hérétique » (gros guillemets ; j’y reviendrai plus bas).

Un autre élément essentiel repose sur le choix des pronoms. L’une des notes de Christopher Tolkien explique que « sur la première page du tapuscrit, il [J.R.R. Tolkien] a noté que le pronom ye n’est employé que pour le pluriel tandis que le pronom you représente la forme courtoise en elfique » (le vouvoiement de politesse si on veut). Quand à thou, thee, ils « représentent la forme familière (ou affective) » (c’est-à-dire plus ou moins notre tutoiement). Il précise cependant que « cette distinction n’est pas toujours maintenue dans le manuscrit… ». Cette remarque nous amène à regarder de près la réaction quelque peu virulente de Andreth :

 Mais n’allez pas me tutoyer comme il [Aegnor] le faisait !

Une déclaration que l’on peut lire de plusieurs manières :

  •  Un problème de « rang social » : elle refuse que Finrod, si ce n’est tous les Elfes (hormis celui qu’elle aime), la tutoie parce qu’elle-même va employer la formule de politesse quand elle s’adresse à lui ; elle peut avoir l’impression qu’il s’estime supérieur à elle.
  • Un problème d’affect et de fierté : Finrod est son ami, on pourrait donc trouver normal qu’il la tutoie ; mais ce n’est pas si évident à ses yeux à elle, et ce n’est pas parce que Aegnor la tutoyait que Finrod peut en faire autant.
  • Le chagrin et l’amertume: elle refuse qu’on emploi la forme affective parce qu’elle a l’impression que ça ne représente pas grand-chose aux yeux de Finrod, ou des Eldar de manière générale. Aegnor la tutoyait et pourtant il l’a quittée (à ce moment-là elle n’a pas encore tout à fait saisi ses raisons.)

On remarquera aussi qu’elle ne l’appelle Finrod qu’une seule fois (sinon, elle emploi « Seigneur », « mon seigneur »), une exception intéressante, quand lui, Finrod, semble employer indifféremment « Andreth », « Ma Dame » ou « Sage Dame ».

Il est évident que Finrod ne s’est pas opposé à l’union de Aegnor et Andreth pour une question de statut social (Tolkien l’a très clairement expliqué dans le commentaire) ; il reconnait l’existence de leur amour et s’il s’y oppose ce n’est pas parce qu’il est contre ; c’est avant tout parce qu’un tel amour aurait de terribles conséquences « pratiques » :

  • La courte vie des humains. Visiblement, Finrod a peur de ce que ça impliquerait pour son petit frère de voir Andreth vieillir et dépérir. Il a lui-même assisté à la mort de ses amis humains, et évidemment il ne veut pas que son frère subisse la même peine (surtout lorsqu’on prend en compte ce lien très spécial et très fort qu’implique le mariage chez les Eldar.)
  • Les plans de Eru, « les nobles desseins du Destin » : l’idée même du Grand Dessein élaboré par Eru ; s’il doit y avoir une union entre Elfe et humain, ce sera uniquement pour que ce dessein puisse s’accomplir. Même dans l’éventualité où Finrod aurait voulu que Andreth et Aegnor s’unissent, il ne peut pas s’opposer à un principe construit sur l’idée même que Eru a un plan… plan dont ne fait pas partie cette union.

Cela étant, que Finrod soit prêt à l’admettre ou non, il y a bel et bien une hiérarchie, qui apparaît dans la narration avant même le début du débat.

 Et ils [les Hommes] étaient intimidés par les Eldar et ils ne leur dévoilaient pas si aisément leurs pensées et leurs légendes.

La version anglaise dit que les hommes sont « in awe », un sentiment qui mêle le respect et la crainte, à la limite entre l’émerveillement, l’admiration et la peur. Il semblerait presque que cette hiérarchie ait été intériorisée par les Atani, qui ont souscrit à leurs positons de vassaux, allant jusqu’à appeler les Eldar « Les Enfants-adultes », comme pour insister sur leur autorité, même si Andreth affirme que les Hommes ont leurs propres traditions et « n’ont pas besoin de celle de Elfes », ce qui apparait comme un rejet de l’autorité des Eldar. D’ailleurs Christopher Tolkien mentionne un passage rejeté par son père dans lequel Finrod s’étonne même que les Hommes aient leur propres croyances :

Comme ceci est étrange ! tu affirmes que vous connaissiez Eru avant même que nous nous rencontrions ?

Ce type de réaction donnerait presque l’impression que Finrod estime que les Mortels n’aurait eu aucune tradition, ni savoir, ni sagesse sans l’intervention des Eldar. Même Andreth, au début, explique qu’elle a l’impression que les Eldar regardent les mortels comme « des créatures de moindre importance… que vous contemplez du haut de votre puissance et de votre savoir, avec un sourire, ou avec de la pitié, ou en secouant la tête », ce que Finrod ne nie pas vraiment :

Hélas cela est bien vrai, (…) du moins pour beaucoup parmi mon peuple ; mais pas pour tous, et certainement par pour moi.

Tout cela est bien noble, mais il n’affirme pas pour autant que Elfes et humains sont égaux, il se contente de dire qu’ils sont de proches parents, ce qui n’est pas exactement la même chose. Puis, quand Andreth insiste (« pourtant, il existe toujours un écart délibéré entre les seigneurs et les humbles, entre les premiers venus, nobles et endurants, et les suivants, faibles et utiles pour une courte durée seulement »), il discrédite à nouveau ses propos en disant que son chagrin ne peut être que stimulé par un sentiment d’humiliation (« Et vous parlez avec l’amertume de quelqu’un dont la fierté aurait été humiliée »). Cela dit, il est évident que Finrod aime les Atani, et il est certain qu’il ne souhaite pas les voir souffrir. En fait, il semble presque qu’il ne voit pas son propre paternalisme ; le chagrin de Hommes, dit-il, est le fruit de leur fierté, et lui, seigneur, prince et roi qui a toujours été dans des sphères « supérieures », ne peut pas se rendre compte que sa position peut être considérée comme injuste par d’autres créatures. C’est pourquoi son exclamation après sa « vision » est particulièrement intéressante :

Nous étions les seigneurs, mais vous, vous êtes désormais chez vous… vous serez les seigneurs !

S’il parle au présent d’une situation à venir, c’est parce qu’il imagine ce que les Eldar diront alors aux humains : ils ne sont pas égaux. Ce sont de proches parents certes, mais les Eldar sont au moment du débat, les seigneurs, et un revirement de situation est à venir. On remarque aussi que le moment où il prend conscience de cette évolution à venir correspond à  un revirement au sein même du débat, puisque l’autorité change de camp : à partir de là, il a déjà accepté les « contes » des humains comme potentiellement réels :

 Lors, je me demande si ce n’était pas cela la mission des Hommes, non pas les Suivants, mais les héritiers grâce à qui tout s’accomplie : la guérison du marrissement d’Arda, préalablement annoncée au moment même de leur création…

Les hommes deviennent les libérateurs, une découverte primordiale, et d’ailleurs, Finrod commence à émettre des hypothèses basées sur ce que Andreth lui dit ( « Si ce que tu affirmes est vrai… ») et même à remettre en question le savoir des Valar ( « Dès lors, je me demande s’ils ont entendu la fin de la Musique »).

Après tout ça, l’attitude de Andreth évolue aussi, et elle apparaît comme plus prompte à l’écouter, à lui poser des questions qui ne sont plus de l’ordre de la rhétorique mais qui relèvent d’une sincérité motivée par une volonté de savoir et de comprendre. Le discours de Finrod et son attitude reste toutefois paradoxales, c’est lui qui parle en premier du « gouffre » qui sépare les Hommes des Quendi. Cela dit, je vous laisse imaginer ce qui signifierait la possibilité d’une rédemption à travers l’humanité pour un Elda, et à quel point une telle idée risque d‘ébranler ses croyances ontologiques et eschatologiques, même si sa « vision » (prophétique ou non) repose sur le plus important aspect des croyances eldarin : l’espérance.

Estel

Finrod parle de Estel, qu’il appelle « confiance », comme d’un principe auquel il doit se tenir. Estel vient du radical « stel » – « rester ferme » ; et « il était employé en Q[uenya] et en S[indarin] pour dire Espoir – i.e. une humeur constante, avec un objectif fixe, difficile à dissuader, et vraisemblablement peu enclin à sombrer dans le désespoir ou à abandonner son objectif » (Histoire de la Terre du milieu vol. XI, chapitre III), ce qui évoque bien l’état d’esprit de Finrod ! j’ai déjà beaucoup parlé de Estel ici, et je vous invite à aller y jeter un œil pour compléter ce qui vient, mais il faut bien comprendre que Estel c’est aussi un « dernier recours ». Tolkien explique clairement que la simple idée de leur annihilation à la fin de Arda est pour les Elfes insupportable. Leur seule manière de ne pas tomber dans la détresse absolue et dans l’inaction inhérente à ce désespoir est d’avoir foi en quelque chose d’autre, de croire qu’il se passera quelque chose de merveilleux au-delà de la fin d’Arda. Et tout ça est présenté comme une question de vie ou de mort, « les Elfes sont contraints à s’appuyer sur Estel pur » (en anglais le terme obliged est employé, du latin obligare « attacher, s’attacher », figurativement « être sous l’obligation de » ; un point étymologique et sémantique qui n’est pas de trop dans le contexte), comme si l’absence de Estel impliquerait la destruction, voire la trahison/la désobéissance. Ajoutons à cela la question de la « loi » informelle :

Eru, qui dans les traditions elfiques nous est présenté comme n’exigeant que deux choses de Ses Enfants : croire en Lui, et par extension, l’espoir ou la foi en Lui (ce que les Eldar appellent Estel).

Estel est donc aussi un acte de « foi », un gage de la confiance des Enfants à l’égard de Eru  (il faut être TRÈS prudent en appliquant des termes religieux au monde de Tolkien, et je les emploie faute de mieux). Il y a toutefois deux éléments auxquels il faut prêter attention dans la citation précédente :

  • D’abord il s’agit d’une exigence venue de Eru, de quelque chose qui doit être fait. D’où la réaction de Finrod quand Andreth remet en cause Eru et Estel ; en manquer revient à commettre un acte de désobéissance, sinon une « hérésie », et on sait ce que les Valar pensent de la désobéissance (i.e. au sujet des fëar qui refuseraient l’appel de Mandos, il est dit que « elles n’auraient pas souhaité refuser l’autorité de Mandos : ce refus avait de sérieuses conséquences, chose inévitable pour tout acte de rébellion envers l’autorité »).
  • Le second élément d’importance est l’expression « traditions elfiques ». Une tradition est par essence une construction sociale. Je vous laisse y réfléchir, surtout au regard de l’importance accordée par Finrod à tout ce qui relève du naturel…

D’après ces croyances elfiques, Estel demeure l’espoir fondamental qui voudrait que Eru ait tout planifié pour que l’histoire finisse sur un « happy end » si on veut, et c’est pour ça que tous les Enfants doivent suivre le scénario qui exige une foi indiscutable dans ces plans et en Eru, et c’est précisément ce qui trouble Andreth : elle a du mal à comprendre la raison de l’existence du « gouffre » entre les Hommes et les Quendi.

Dans le commentaire, Tolkien explique que « toutes les traditions elfiques sont présentées de l’histoire, comme des chroniques de ce qui a été », rédigées par les Hommes d’origine númenoréenne durant le Troisième Âge. Ça devient donc compliqué de faire la part des choses entre les contes et l’Histoire, entre le naturel et l’artificiel (le texte ici présenté semble être une retranscription, datant supposément du Troisième Âge, de contes et matériaux – sans doute traduits – bien plus anciens), et il en va de même pour les croyances des Hommes et des Eldar. D’où l’ambiguïté épistémologique ! et tout ça est confirmé par l’affirmation qui veut que « les pensées et le ressenti des Elfes » soient « conditionnées » par leur destin (« l’Ombre qui les attends ») ; de tels termes ne sont pas anodins ; ça suggère que leurs croyances sont encouragées par, sinon nées de leur peur de la fin… Je vous laisse faire le lien avec le point épistémologique évoqué plus haut, mais aussi avec la décision que Finrod prendra quelques années plus tard par rapport à Beren… dont le mariage avec Lúthien est présenté comme l’accomplissement de « sa prédiction qui veut qu’une telle union ne peut advenir que pour de nobles desseins du destin ».  

Construction des personnages

Pour qui a un minimum d’empathie, l’amertume de Andreth est tout à fait compréhensible, mais au-delà de ça, on ne peut ignorer sa force de caractère et son courage. N’oublions pas qu’elle est censée être une vassale de Finrod, et malgré toute l’affection que Finrod peut porter aux gens de Bëor et à Andreth en particulier, il reste néanmoins le seigneur. Un seigneur que Andreth n’hésite pas à provoquer. Elle respecte évidemment Finrod, et ce serait exagéré de la qualifier de « rebelle », mais si son discours nous dévoile sa volonté de comprendre, il révèle aussi ses doutes quant à la cohérence des traditions elfiques. Elle est désespérée, elle va presque jusqu’à supplier Finrod de comprendre (« si seulement vous pouviez concevoir le désespoir dans lequel nous marchons »), et ce désespoir apparaît comme la source même de sa provocation. Elle veut provoquer chez lui une réaction, qu’elle obtient, puisqu’il passe du déni total et du reproche (« ne pose même pas la question ! ») à une certaine forme de compréhension mutuelle à la fin du texte. Compréhension, oui, mais pas un total réconfort. On ne peut pas vraiment dire qu’elle se sent mieux à la fin du texte, mais elle est semble un peu plus en paix avec elle-même et avec les Eldar, puisqu’elle comprend les raisons qui ont amené Aegnor à la quitter. Ajoutons qu’elle maintient sa position face à la détermination de Finrod lorsqu’il cherche à en savoir davantage sur l’histoire ancienne des hommes. Malgré l’intelligence de son argumentation, elle tient le coup, « en partie pour la loyauté qui retient les Hommes de la révéler aux Elfes […] et en partie parce qu’elle se sent incapable de se prononcer au sujet de cette tradition humaine conflictuelle. »

Finrod, lui, finit par reconnaître les traditions des Atani, qui finissent elles-mêmes par prendre forme dans sa vision (même s’il reste difficile de comprendre le sens à lui donner : est-ce une vision ou une prédiction ? ou tout simplement une soudaine épiphanie qui l’amène à faire une hypothèse ?). Malgré tout, Finrod semble clairement transporté par les croyances des humains, Christopher Tolkien emploie même le mot « exalté » [exalted dans la VO, du latin exaltare : « exhausser, élever, honorer », « élever (en mérite, en dignité), glorifier »] ; il devient une figure prophétique transportée par l’enthousiasme que lui donne cette révélation. Celle-ci n’aurait pu advenir sans Andreth et son obstination à lui faire comprendre ; sa vision repose donc sur ce qu’elle lui a dit, sur Estel, mais aussi sur sa propre volonté de savoir. Parce que dès le début, c’est ainsi qu’il apparaît : comme quelqu’un qui cherche à comprendre. Grâce à Andreth, qui ébranle ses convictions, il accepte la possibilité de l’existence d’une autre « vérité », d’un autre point de vue aussi qui pourrait être aussi valide que les traditions eldarin et non pas un simple « contes ».

Or, ce que Tolkien explique dans le commentaire, c’est que cette conversation existe avant tout pour des raisons dramatiques :

« […] montrer la générosité de l’esprit de Finrod, son amour et sa pitié pour Andreth… »

Et en effet, le revirement dans son comportement relève bien d’un esprit magnanime. Un esprit qui ne tourne pas autour de son petit nombril mais qui reste ouvert aux autres, même si leur nature, leurs idées et croyances sont différentes. Il fait indéniablement preuve d’un trait de caractère que peu d’autres Eldar sont prêts à intégrer et accepter ; la preuve, c’est qu’il lui faut un moment pour lui-même y parvenir, et il précise lui-même qu’il traite les humains mieux que beaucoup d’Eldar ne le font. Au final, Finrod est prêt à accepter l’avènement des humains comme les « libérateurs », ce qui implique de leur donner le rôle principal dans le drame d’Arda. On remarquera aussi que, malgré son trouble récurrent, Finrod « ne s’offusque pas » ; et en effet, même choqué par certaines des provocations de Andreth, il reste patient, et quand il lui fait des reproches, ce n’est jamais avec aigreur.

Par ailleurs, Estel reste au cœur de son discours, c’est ce qui dirige ces arguments et qui justifie absolument tout ; Eru a un dessein, et cela justifie pourquoi les Hommes et les Quendi sont si différents -> chaque espèce a un rôle particulier à jouer dans le Drame ; leurs peines et leurs souffrances ne sont pas inutiles ; la fin est supposée être belle, et tout ce qu’ils ont à faire c’est agir en fonction du « Dessein du destin » (un destin qui donc prend forme dans l’esprit de Finrod par rapport à ce que lui dit Andreth. CQFD) ; d’où son trouble face aux remises en question de la puissance d’Eru ou de la bienveillance de Ses plans, ou encore l’avènement d’Arda immarrie. Celui ou celle qui questionne cela risque de détruire tout ce qui a été bâti et qui était supposé aider les Eldar à tenir le coup, ça reviendrait à détruire le support même sur lequel ils s’appuient, leur raison de se battre. Andreth en revanche, comme beaucoup d’humains, ne peut accepter le destin des mortels (le trépas), et elle n’est pas certaine de ce qu’elle doit penser de ce « happy end » qui leur est promis. Car même si elle y croit, ça n’atténuerait en rien son chagrin. Elle vit dans le moment présent, elle parle des souffrances qu’elle endure à ce moment précis, parce que c’est ça qui lui importe le plus, c’est ça qui compte. Alors même si la fin est censée être belle, même si elle retrouve alors Aegnor sous une forme ou une autre, ça n’atténue que très peu son tourment du moment présent, tandis que Finrod, lui, semble plus prompt à tenir le coup face aux souffrances du moment, précisément parce qu’il croit dur comme fer en Estel

Point générique et légitimité intradiégétique du texte

Ce texte relève bien du genre du débat (ce n’est pas un hasard si Tolkien le fait apparaître dès le titre) et d’ailleurs cette « conversation » est l’un des rares exemples du genre dans les textes relatifs à la Terre du Milieu. Nous avons en effet des textes épiques, des poèmes, des lais, des essais, mais le seul autre texte publié qui me semble s’apparenter peu ou prou à un débat est le jugement des Valar sur le cas de Míriel et du mariage (Histoire de la Terre du MilieuVol X). Il faut savoir que les débats se faisaient beaucoup à l’époque médiévale, et qu’un certain nombre de ces textes nous sont parvenus ; il s’agissait le plus souvent de deux personnes (ou plus) débattant au sujet de principes religieux (la venue du Messie par exemple…), avec une forme stricte impliquant un haut degré de rhétorique, parfois dans une mise en scène artificielle. C’était un élément très important de la scolastique médiévale, mais ils existaient aussi sous forme satirique. Dès lors on peut appréhender ce texte comme un exercice style auquel s’est prêté Tolkien, et il est fort probable qu’il soit inutile d’en attendre des réponses aux questions abordées par les personnages, même si elles sont essentielles. Et d’ailleurs, au début du commentaire, Tolkien écrit que ce texte est d’abord là pour montrer « l’un des aspect de la description du monde imaginaire du Silmarillion, illustrant le genre de choses que les esprits curieux, qu’ils soient elfiques ou humains, ont du se dire les uns aux autres après leur rencontre. »

De plus, si on adopte une vision interne à la narration, il est dit que l’Athrabeth existait sous différentes formes et versions, et les versions dans lesquelles Andreth est amenée à donner, « sous pression », le conte d’Adanel (relatif au passé obscur des Hommes) ont été éditées « sous influence númenoréenne ». De plus, il est dit que ce conte « n’était pas intégralement une fiction qui aurait datée de la période d’après la Chute ». L’introduction au débat adopte d’ailleurs ses propos :

Il est consigné dans les anciennes traditions des Eldar qu’il y a fort longtemps, Finrod Felagund et Andreth la Sage Dame s’entretinrent en Beleriand.

Nous avons donc une archives qui se veut véridique, mais aucune gage n’est donné, aucun témoin n’apparaît. Sans oublier que « dans l’une des versions [de l’Athrabeth], on nous présente explicitement la légende dans son intégralité (mais à la temporalité réduite) comme une tradition númenoréenne », elle-même issue des traditions des gens de Marach. Or, il est difficile de savoir laquelle de ces versions nous avons là et à quel point elle a été influencée par les traditions númenoréennes. Et de quelles traditions númenoréennes ?  De quelle époque ? parce qu’il faut bien comprendre que ces traditions étaient elles-mêmes essentiellement influencées par les motivations des souverains et leurs rapports aux Eldar et aux Valar… qui ont bien évoluées au cours des siècles ! De tels textes peuvent apparaître comme de parfaits outils de propagande. De fait, je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la nature de la véritable source de ce texte : est-ce que cette conversation a vraiment eu lieu ? si oui, qui a été le premier à la retranscrire, surtout si on doit la lire comme une démonstration de la magnanimité de Finrod. Je n’ai pas la réponse, mais libre à vous d’imaginer toutes sortes d’hypothèses.

Avant de conclure, j’aimerais revenir rapidement sur les éléments méta qui ne cessent de m’étonner à chaque fois que je relis ce texte. Tous les commentaires méta-dramatiques tournent autour de l’idée du créateur qui entre dans le conte. Imbar/Ambar (la terre) est donnée comme une sorte de scène et les événements qui s’y déroulent comme le drame (du grec signifiant « action jouée sur scène ») et Eru est « le maître de la narration ». Ajoutez à cela « l’activité créative d’Eru » et vous obtenez un commentaire évident sur les idées de Tolkien au sujet de la subcréation. Outre la dimension messianique de certains passages du texte, il est possible d’y voir un commentaire sur le texte lui-même, ce qui devient encore plus frappant quand on le met en parallèle avec ce que Tolkien dit des drames elfiques dans Du Contes de Fées ; mais c’est un bien vaste sujet que je n’aborderai pas ici. L’opposition entre ce qui naturel et ce qui ne l’est pas, ainsi que ce qui est ici dit sur le marrissement d’Arda sont des sujets qui pourraient aussi être explorés en profondeur, mais cette analyse qui se veut somme toute modeste est déjà bien trop longue !

Évidemment, mon point n’est pas de dire en définitive qui a tort et qui a raison, ce serait parfaitement inutile et déplacé, mais plutôt d’examiner les différentes dynamiques à l’œuvre dans ce texte et entre les personnages, puisque ce sont ces rapports de pouvoir qui semble les définir dans ce contexte précis : Finrod est motivé par son amour pour les Humains et sa volonté de comprendre, quand Andreth se noie dans une souffrance et une amertume terrible qui la rend sceptique face aux différentes théories, suspicieuse même, à la fois envers les discours humains et elfiques. Leurs relations, et par extension les relations entre humains et elfes de manière générale, définissent aussi leur rapport au monde, et dans le cas des Eldar, leurs appréhensions eschatologiques essentiellement liées à Estel, en tant que croyance fondamentale sur laquelle repose toute la structure philosophique des Eldar et leur conception de la vie (et de la mort) (c’est à se demander si toute la société eldarin ne reposerait pas dessus). La véritable motivation de Finrod, semble-t-il, est d’abord de partager Estel avec Andreth afin qu’elle ne sombre pas dans le désespoir, particulièrement après la mort (imminente) de Aegnor. Son objectif premier est d’aider cette femme à partir en paix, sans amertume ni rancœur à l’encontre des Eldar, ou à l’encontre de lois de Eru… Mais aussi de lui dire un dernier adieu.

[Edit parce que j’ai oublié de le mentionner : Au sujet de la sagesse des humains, et notamment des femmes humaines, je vous laisse réfléchir, après tout ça, aux paroles de Gandalf dans Le Retour du Roi, lorsque Ioreth mentionne la tradition concernant les mains guérisseuses du roi : « Les hommes pourraient se rappeler longtemps vos paroles, Ioreth ! Car elles sont porteuses d’espoir. » Trad. Daniel Lauzon]

Merci d’avoir pris le temps de lire cette réflexion (bien trop longue ! ), n’hésitez pas à partager votre avis dans les commentaires.

5 commentaires sur “Retour sur The Athrabeth Finrod ah Andreth

  1. Je suis ravie de trouver une jeune femme talentueuse ayant une approche pertinente des motivations des personnages et explications claires pour les néophytes, tant sur le fond que la forme. C’est un réel plaisir de vous lire.
    Ce passage me laisse perplexe néanmoins :
    « Les plans de Eru, « les nobles desseins du Destin » : l’idée même du Grand Dessein élaboré par Eru ; s’il doit y avoir une union entre Elfe et humain, ce sera uniquement pour que ce dessein puisse s’accomplir. […] ne fait pas partie cette union. »
    Pourquoi ce type d’union devrait-il être réservé à quelques « élus », pourquoi ne pas laisser justement, le libre arbitre de chacun se réaliser. Je sais bien que la réponse est donnée par Finrod lui-même, mais elle ne m’a jamais entièrement satisfaite :
    Finrod: « Non, adaneth, si quelque mariage peut être entre notre parenté et la tienne, alors il en sera pour quelque haut dessein du Destin. Bref il sera et dur à la fin. Oui, le destin le moins cruel qui pourrait survenir serait que la mort y mette bientôt fin. »
    Je suis sans doute trop dans l’affect et non dans l’analyse rhétorique, je manque certainement de pertinence, pardonnez-moi, ceci étant, pourquoi Illúvatar dans son amour inconditionnel des Eruhíni, aurait-il interdit un amour entre Eldar et Atani ?
    Oui, il y a des conséquences, irréversibles, toutefois, l’argument de la guerre, donné par Finrod pour expliquer la priorité d’Aegnor donnée à ses devoirs, est plutôt amère. Je la trouve dissonante avec la nature elfique en elle-même.
    Finrod : « C’est un temps de guerre, Andreth, et en de tels jours les Elfes ne se marient ni ne portent d’enfants ; mais se préparent à la mort – ou à la fuite. Aegnor n’a pas confiance (ni moi) dans la durée de ce siège d’Angband ; et après qu’adviendra-t-il de ce pays ? Si son cœur décidait, il aurait souhaité t’emporter et fuir au loin, à l’est ou au sud, abandonnant sa parenté, et la tienne. L’amour et la loyauté le tiennent à la sienne. »

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour, et tout d’abord un grand merci pour vos paroles si positives et pour la pertinence de vos remarques. Je suis sincèrement ravie que mon article vous ait plu.
      Je suis du même avis que vous, et j’ai moi-même du mal à ne pas y mettre de l’affect ; au-delà des raisons évoquées par Finrod, ce tabou qui repose sur l’union Elfe/Humain est compliqué à saisir et semble pour le moins injuste. J’ai toutefois une hypothèse qui pourrait en partie expliquer, dans dans le cas d’Andreth et Aegnor, pourquoi leur union n’est pas envisageable, et là encore c’est davantage pour des raisons pragmatiques que morales : les seules couples Elfe/Humain des légendes sont composés d’une femme elfe et d’un homme mortel, et non l’inverse ; et je crois que ce n’est pas un hasard, surtout si on regarde du côté de la grossesse et de l’enfantement. Même si Tolkien précise que ce ne sont pas des couples stériles, une femme humaine, serait, à mon sens, incapable de porter un enfant Demi-Elfe. Déjà, nous savons que la grossesse chez les Eldar dure une année (Laws & Customs of the Eldar) : Comment faire vivre ça à un corps humain? De plus, bien que rien ne soit décrit en détail sur la transmission (de pouvoir, de force) qui s’effectue durant cette période, on sait que « in the begetting, and still more in the bearing of children, greater share and strength of their being, in mind and in body, goes forth than in the making of mortal children ». Le père a peut-être un petit rôle à jouer dans cette transmission, mais il semble évident que la mère demeure la première concernée, et d’ailleurs, une mère peut périr, ou du moins s’épuiser durant le processus. Je pense bien sûr à Míriel, mais ce n’est pas anodin : Míriel était l’une des premières Ñoldor, donc un individu puissant, donnant naissance à un être encore plus puissant. Dans le cas qui nous intéresse, une humaine donnerait naissance à un demi-Elda, là encore, un être d’une puissance supérieure à la sienne, et je vois difficilement comment ce processus pourrait s’accomplir sans mettre à mal le corps, voire l’esprit, de la mère. Ça reste une hypothèse, mais je reste assez convaincue qu’il y aurait une forme d’incompatibilité physique dans ce type d’union.
      Par ailleurs, puisque vous mentionnez l’amour inconditionnel de Eru, et votre difficulté à comprendre pourquoi il interdirait de telles unions : nous savons à quel point la perte d’un conjoint est dévastateur et non-naturel pour les Eldar (cf. Finwë) ; si l’un des membres du couple est destiné à mourir après quelques décennies seulement, le résultat devient dramatique (cf. Arwen), surtout s’il y a en plus un enfant dans l’histoire, qui perd alors un parent (ce qui est décrit comme catastrophique). D’ailleurs que ce soit Idril/Tuor ou Beren/Lúthien, tous ont choisi une fin spéciale ; Lúthien est devenue mortelle, Idril et Tuor sont partis en mer ; comme pour aller au-devant de l’inévitable et tragique séparation qui les attendait. L’amour de Eru devient donc manifeste à travers cette interdiction qui se veut protéger les Elfes d’une affliction dévastatrice et d’une situation qui leur serait, encore une fois, non-naturelle : le veuvage.
      D’un point de vue purement narratif, il faut sans doute que telles unions restent rares pour les rendre d’autant plus précieuses et significatives dans l’économie des contes : elles représentent l’alliance entre ces deux peuples, et cette alliance a besoin de représentants : Eärendil, figure christique s’il en est. Si la Terre du Milieu grouillait de Demi-Elfes, ces incarnations de l’alliance Humain-Elfe perdraient toute leur symbolique : Tolkien lui-même expliqué (letter 153) que “Elves and Men are evidently in biological terms one race, or they could not breed and produce fertile offspring – even as a rare event : there are 2 cases only in my legends of such unions, and they are merged in the descendants of Eärendil”, et plus loin : “I have already dealt with the biological difficulty of Elf-Human marriage. It occurs of course in ‘fairy-story’ and folk-lore, though not all cases have the same notions behind them. But I have made it far more exceptional. ”
      Enfin, et je terminerai là-dessus, il ne faut pas oublier que les Elfes et les Humains sont des êtres essentiellement différents qui se comprennent avec de grandes difficultés. Malgré la compatibilité génétique, ils n’en sont pas moins deux espèces bien distinctes de par leur nature mais aussi leur appréhension du monde. Les diverses représentations des Elfes dans la pop-culture ont tendance à les faire ressembler à des humains un peu plus sages et résistants, mais Tolkien en fait des êtres fondamentalement singuliers, et en aucun cas comparables aux humains. Comme je l’ai dit, ils n’ont pas la même expérience du monde, ils ne fonctionnent pas comme les humains (dans leur corps comme dans leur âmes). Aussi, la manière dont ils aiment et envisagent le mariage semble difficilement compatible avec celle des humains.
      Je sais que ces réponses ne sont pas entièrement satisfaisantes, et ne suffiraient pas à apaiser le cœur de notre chère Andreth, mais malheureusement nous n’en savons pas beaucoup plus…
      Pardonnez-moi la longueur de cette réponse (néanmoins incomplète), mais ce sont des thématiques aussi complexes que passionnantes à explorer ! j’espère toutefois que ces quelques réflexions vous intéresseront.

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