Fëanor/Fingolfin : La querelle en Mithrim

[English version here]

Il y a un petit moment, cette question m’a été envoyée sur Tumblr :

« À ton avis, que ce serait-il passé si Fingolfin, en arrivant en Beleriand, avait trouvé son frère toujours en vie. »

L’utilisateur faisait référence au Silmarillion, et à l’arrivée des Ñoldor Exilés en Beleriand, après la mort de Fëanor et le passage de l’Helcaraxë par Fingolfin et ceux qui le suivaient. Car en effet, au moment où ces derniers posent le pied en Terre du Milieu, Fëanor a déjà été tué, et Maedhros (l’aîné des fils de Fëanor) est alors captif de Morgoth. Maglor, le second fils de Fëanor, est plus ou moins officiellement roi des Ñoldor en Beleriand, ou du moins régent (les fils de Fëanor ne savent pas si leur frère aîné est toujours en vie).

Avant de passer à mes hypothèses, il faut remettre à sa place ce que nous savons des textes. Que nous dit le Silmarillion au sujet de Fingolfin à cet égard ?

Tout d’abord, dans le chapitre 9, le narrateur évoque l’état d’esprit de Fingolfin lorsqu’il se rend compte que Fëanor les a abandonnés :

Alors Fingolfin, voyant que Fëanor lui avait laissé le choix, périr en Araman ou rentrer honteusement à Valinor, fut pris d’une rage amère, mais il voulut plus que jamais trouver le moyen d’atteindre les Terres du Milieu et de retrouver Fëanor. »

Le Silmarillion, trad. Pierre Alien

On comprend dès lors que l’une de ses principales motivations pour traverser l’Helcaraxë était précisément de confronter Fëanor, et que Fingolfin était guidé, en partie du moins, par l’amertume.

Il serait bon de savoir pourquoi : que veut-il exactement dire à Fëanor ? qu’a-t-il l’intention de lui faire? l’affronter en duel? le tuer de sang-froid? lui hurler dessus? ou Fingolfin veut-il simplement prouver à son demi-frère que lui-même et ses gens ne s’avouent pas si facilement vaincus? qu’ils sont plus forts et bien plus endurants que Fëanor l’aurait imaginé (étant donné la fierté des princes Ñoldor, ce ne serait pas étonnant).

Et pourtant…

Quelle est la première chose que fait Fingolfin lorsqu’il pose le pied en Beleriand?

Il marche sur Angband.

Quand on y réfléchit, c’est plutôt surprenant… Il traverse cette immense étendue glacée pour venir trouver Fëanor, ses suivants sont terriblement affaiblis par cette traversée, et la première chose qu’il décide de faire, c’est de frapper aux portes de Morgoth. Mais pourquoi ?

La première réponse est simple : Morgoth est affaibli par la nouvelle lumière du soleil, il est vulnérable : autant en profiter. Mais Fingolfin ne sait pas dans quel état se trouve Morgoth. Il peut, au mieux, le deviner. Ce n’est donc pas, à mon sens, une réponse entièrement satisfaisante.

Revenons sur cette fierté Ñoldorine, voulez-vous? Fingolfin et ses gens ont accompli un exploit sans précédent en termes d’endurance, de survie, de force et de détermination. Il est bien normal qu’ils jouissent d’une certaine aura et qu’ils s’attendent à être regardés avec admiration. Fingolfin en est probablement conscient. Comment ne pourrait-il pas être fier de cet exploit ?

Et pourquoi ne pas accroître cette nouvelle renommée pour mieux humilier la Maison de Fëanor et revendiquer la couronne ?

Ce n’est qu’une façon parmi d’autre d’interpréter ses motivations, et voilà ce qui m’amène à y porter crédit :

Alors Fingolfin déploya ses bannières d’azur et d’argent, il fit sonner ses trompettes (…) Les elfes frappèrent de grands coups sur les portes de la forteresse et le défi de leurs trompettes fit trembler les sommets du Thangorodrim.:

Le Silmarillion

De toutes évidences, ils ne cherchent pas à se faire discrets en arrivant ; ils veulent être vus, reconnus, ils paradent de manière ostentatoire pour mieux faire savoir leur arrivée. J’ai tendance à penser qu’ils ne cherchent pas seulement à défier et impressionner Morgoth, mais aussi à lancer une sorte d’avertissement (?) destiné aux Fëanoriens (est-ce que ça a marché ? Spoiler: oui, plutôt.)

Mais finalement, Fingolfin se retire et va au camp de Mithrim parce qu’il « n’a pas le caractère emporté de Fëanor » (vraiment? nous y reviendront) et surtout parce qu’il “avait entendu dire qu’il y trouverait les fils de Fëanor”.

Et non Fëanor lui-même.

On peut aisément en déduire que, lorsqu’il marche sur Angband, il est déjà au courant de la mort de Fëanor. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il ne s’est pas dirigé directement vers Mithrim pour y rencontrer ses neveux, et qu’il prit la direction d’Angband à la place. [On peut toutefois noter que dans « The Grey Annals » (Histoire de la Terre du Milieu XI) Fingolfin apprend la mort de Fëanor seulement lorsqu’il rencontre ses fils en Mithrim. Mais peu importe]

Peut-être que l’information au sujet de la mort de Fëanor aggrava son amertume, mais au lieu de s’y noyer, il attaque. Non pas les Fëanoriens, mais Morgoth. La meilleure manière de se défouler, non? Mais restons sérieux… c’est avant tout un choix stratégique ; il doit voir par lui-même pour constater la force des défenses d’Angband, et par la même occasion, affirmer sa supériorité face à ses neveux.

Dans tous les cas, il semble savoir ce qu’il va trouver en arrivant au campement (y compris au sujet de Maedhros ?), et n’oublions pas que « Fingolfin tenait les fils pour complices de leur père” ; ils méritent tout autant son ressentiment.

Et si les fils sont complices de leur père, je pense que ce cher Ñolofinwë s’est comporté avec eux comme il se serait comporté avec leur père. Par conséquent, si Fëanor avait été en vie, la situation à ce moment précis aurait été plus ou moins identique, du moins du point de vue de Fingolfin, et sûrement de ceux qui le suivent : « Ceux qui le suivaient ne portaient pas dans leur cœur la maison de Fëanor ». La maison de Fëanor, et pas seulement Fëanor. Ce n’est donc pas après ce dernier en particulier qu’ils sont en colère, mais après tous ces suivants. Qu’il soit là ou pas, leur amertume reste la même. Alors, si vous me demandez si Fingolfin aurait tué Fëanor, ou attaquer ses gens, ma réponse est clairement non. Parce que s’il avait eu l’intention de se montrer belliqueux, il l’aurait fait dans tous les cas. Fëanor mort, il n’a mené aucune attaque, même si « les armées manquèrent de s’affronter ». Et je pense qu’il n’aurait pas été plus ostensiblement agressif si Fëanor avait été en vie. Il leur aurait donné la même chance de faire amende honorable.

En revaaaaanche, la réaction de Fëanor en voyant arriver son demi-frère aurait sans aucun doute mené à une situation très intéressante, et les conséquences auraient été, je pense, tragiques. Je m’explique.

Évidemment lorsque Fingolfin apparaît, puis marche sur Angband avec ses trompettes, les Fëanoriens sont impressionnés (« ils restaient stupéfaits du courage qui avaient soutenu sur les Glaces du Nord les amis qu’ils avaient abandonnés »), voire complétement abasourdis et relativement horrifiés. Même s’ils devaient être soulagés de constater que leur cousins (ceux avec lesquels ils s’entendaient bien) étaient encore en vie, ils n’avaient jamais imaginé qu’ils apparaîtraient en Beleriand. Je reste convaincue que Fëanor n’aurait pas été moins impressionné.

Or, même si ce dernier avait le moindre regret (ce qui n’est pas impossible), la honte, l’orgueil, la peur de la trahison et sa revendication de la couronne se serait entremêlés pour donner lieu à quelque chose de plutôt terrible ; je suis certaine qu’il n’aurait jamais accepté de se retirer sur la rive sud du lac pour laisser le campement à son demi-frère, ce qui aurait évidemment aggravé les tensions. Car n’oublions pas qu’il ne s’agit pas seulement de Fëanor et de Fingolfin mais aussi de tous ceux qui les suivent. Et ils sont nombreux. Et remplis d’amertume ou de honte, de colère et de fierté. Et la réaction de Fëanor n’aurait en rien aidé à apaiser les tensions entre les maisons ; nous savons déjà que « beaucoup de ceux qui suivaient Fëanor regrettaient l’incendie de Losgar ». Or, si Fëanor avait été présent, auraient-ils montré autant de regret ? Je n’en suis pas si certaine. Nous savons aussi que les gens de Fëanor « leur auraient souhaité la bienvenue [aux suivants de Fingolfin], la honte seule les en empêchait ». Fëanor en vie, ce n’est pas seulement la honte qui les aurait retenus…

C’est, à mon sens, la réaction des Fëanoriens qui aurait finalement mené à un véritable affrontement, après une accumulation de tensions ; Fingolfin aurait agi exactement de la même manière, certes, mais Fëanor et ses fils se seraient montrés plus agressifs. Pas seulement parce que Fëanor est Fëanor et restera Fëanor,  mais aussi à cause de leur état émotionnel et matériel. En effet, on nous explique que si les armées ne s’affrontent pas, c’est parce que les Fëanoriens ont conscience d’être en infériorité numérique : le narrateur nous dit que « l’armée de Fëanor fit retraite et alla s’établir sur la rive sud », juste après avoir affirmé que les suivants de Fingolfin sont bien plus nombreux ; il me semble que le rapport de causalité est vite établi. De plus, les fils de Fëanor sont en plein deuil et désarroi. Leur père est mort, et leur grand frère, s’il est encore en vie, est soumis aux plus terribles tortures. Ils ne sont pas dans une situation émotionnelle leur permettant de faire pleinement face à Fingolfin. Tandis que si Fëanor avait été en vie (et Maedhros, sans aucun doute, toujours parmi eux), la situation aurait été complètement différente. Précisément parce qu’ils seraient sentis plus forts, plus puissants.

Cela étant, on ne peut pas complètement ignorer les partis pris impliqués par la dimension métatextuelle des textes de Tolkien ; Fingolfin est considéré comme un grand roi et malgré ses erreurs, il n’est pas moins présenté comme une type bien, surtout si on le compare à son demi-frère, qui reste le fils de Finwë le plus souvent associé à la rage et à l’emportement.

Par conséquent, les scripts et historiens Elfes ont tendance à faire de Fingolfin un individu bien plus magnanime et plus réfléchi que Fëanor, ne serait-ce que pour mieux les différencier, mais aussi parce que les partis pris des narrateurs impliquent que Fingolfin soit toujours décrit comme le plus noble et digne des deux ; même quand il est confronté au pire ( le duel contre Morgoth) il ne va pas être décrit de la même manière que son demi-frère si impulsif ; je vous invite à faire l’expérience en comparant la différence de traitement du dernier combat de Fëanor à celui de Fingolfin ; alors que leurs motivations et états d’esprit sont similaires, ces assauts finaux et désespérés de personnages téméraires semblent, par leur narration, n’avoir rien en commun : les portaits que cela donne des personnages sont aux antipodes l’un de l’autre. Et pourtant l’impétuosité excessive et aveugle est identique, c’est la même question de l’hybris que celle de Beowulf, et que Vincent Ferré n’a pas manqué de souligner dans Lire Tolkien : le dernier assaut de Fingolfin contre Morgoth est un geste « vain et dérisoire » pour le citer, tout comme celui de Fëanor face aux Balrogs… Mais je m’éloigne du sujet… (ou peut-être pas tant que ça, car la fierté et l’orgueil sont au cœur de ces retrouvailles entre les deux maisons, et les deux clans sont concernés). Là où je veux en venir, c’est que Fingolfin n’est pas moins fier et emporté que son frère, et il suffit de jeter un œil aux informations que l’on peut glaner dans « Le Shibboleth de Fëanor » pour se faire une idée plus précise du tempérament de Fingolfin :

Fingolfin avait ajouté le nom Finwë comme préfixe à Ñolofinwë avant même que les Exilés atteignent la Terre du Milieu, afin de d’affirmer sa revendication au titre de Chef des Noldor après la mort de Finwë. Fëanor en fut si enragé qu’il s’agit sans doute de l’une des raisons de sa trahison, lorsqu’il abandonna Fingolfin en partant discrètement avec les navires.

Histoire de la Terre du Milieu Vol XII

Si ce n’est pas une provocation motivée par l’orgueil, je ne sais pas ce que c’est… et rappelez-vous que cela se produit après que Fingolfin ait promis à Fëanor qu’il le suivrait n’importe où… Fingolfin n’est pas parfait, loin de là, et il ressemble à son demi-frère plus que ce qu’on a tendance à le croire (après des années dans ce fandom, croyez-moi, c’est une tendance tenace) ; il serait dommage de passer à côté de la complexité de ce personnage.

Pour revenir à la situation qui nous intéresse ici, on peut aller voir les anciennes versions et brouillons de ce passage pour adopter une perspective un peu différente. Dans The Grey Annals (Histoire de la Terre du Milieu Vol XI), on ne nous parle pas d’un risque de strife (‘conflit’ en anglais, P. Alien à traduit dans Le Silmarillion « qu’ils manquèrent de s’affronter) entre les maisons, mais bien d’un risque de war (‘guerre’), une différence sémantique pour le moins révélatrice. Dans la « Quenta Silmarillion » (Histoire de la Terre du Milieu V) , une version datant d’avant la rédaction du SDA, non seulement « Il n’y avait guère d’amitié entre les suivants de Fingolfin et la maison de Fëanor », mais on sait aussi que « leur cœurs étaient remplis d’amertume » (Trad. Daniel Lauzon). La même amertume qui a poussé Fingolfin à traverser l’Helcaraxë dans le but de retrouver Fëanor ?

C’est bien connu, l’amertume est une motivation à double tranchant.

Toutefois, si la principale motivation de Fingolfin était de trouver Fëanor, nous pouvons être certain que la querelle autour du lac ne repose pas uniquement sur l’amertume. Il doit y avoir de la colère, du désarroi, beaucoup de ressentiment, et un léger désir de vengeance. Après tout, il a bien fallu le sauvetage de Maedhros + la décision de donner la couronne à Fingolfin (une véritable humiliation pour les Fëanoriens) + le don de leurs meilleurs chevaux pour apaiser la querelle… celle-ci devait être motivée par quelque chose de bien plus terrible et profond que de l’amertume. Il ne s’agit pas d’un simple désaccord politique, ils les ont laisser mourir en Araman !

Même si j’aime beaucoup ce noble portrait d’un Fingolfin ultra magnanime, je ne peux m’empêcher d’imaginer qu’il était bien plus tendu que le narrateur veut nous le faire croire (et de ce point de vue, bingo, Fingolfin reste sans conteste l’un personnage les plus intéressants à regarder à travers le filtre des différentes perspectives narratives).

Mais ce ne sont que des hypothèses, des interprétations, et finalement, nous n’en saurons jamais plus.

Un autre élément important, voire essentiel (et ce sera mon dernier point), c’est que cet épisode existe depuis le tout premier brouillon du Silmarillion (Histoire de la Terre du Milieu IV ) où « un seul élément important pour la structure du récit n’a pas encore vu le jour : c’est Fingolfin marchant sur Angband immédiatement après son arrivée en Terre du Milieu, et allant frapper directement aux portes » (Trad. Daniel Lauzon).

L’existence si primitive de ces retrouvailles tendues est à souligner, car l’épisode en lui-même est primordial dans le développement de l’histoire, et il est nécessaire que cela se produise à cet instant, une fois Fëanor disparu : Si Fëanor ne meurt pas , Maedhros n’est pas fait captif, donc pas de sauvetage par Fingon, sauvetage qui est, par essence, l’outil qui permet d’apaiser les tensions entre les deux maisons. Sans la prouesse de Fingon, les Ñoldor n’auraient pas seulement manquer de s’affronter, ils se seraient vraiment affronter, avec ou sans Fëanor. Mais avec Fëanor, Maedhros n’est plus en danger ; donc pas de sauvetage, pas d’apaisement… CQFD.

On sait que « Morgoth reprit ses esprits et se mit à rire en voyant ses ennemis divisés … » et dans l’ancienne version de la Quenta Silmarillion, on nous dit que tant que durait la querelle, « ils n’accomplirent rien, alors que Morgoth hésitait », donc quand il était vulnérable. Vous pouvez imaginer la suite de l’histoire si les Ñoldor n’avaient pas été capables de mettre leur amertume de côté pour coopérer ? si Fingon n’avait pas eu à sauver Maedhros et ainsi apaiser les cœurs des Ñoldor ?

Donc pour faire simple :

Fëanor survit > pas d’embuscade > pas de capture de Maedhros > pas de sauvetage > la querelle n’est pas apaisée > pas de coopération entre les Ñoldor > pas de décision officielle sur qui sera le roi > tensions accrues (guerres ?) > pas de siège d’Angband > victoire précoce de Morgoth grâce à l’incapacité des Ñoldor de travailler main dans la main…

Qui plus est, la symbolique et la portée émotionnelle du sauvetage de Maedhros, ainsi que la reddition de ce dernier après son sauvetage, sont bien trop importantes pour ne pas exister ; les messages que ces deux événements font passer sont au cœur de l’histoire des Ñoldor… Ça aurait été dommage de s’en priver.

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